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06/09/2017

Mischling

"Il avait essayé de faire de nous des monstres. Mais, finalement, il était son propre défigurement."

Pearl et Stasha, douze ans,  sontjumelles et, selon la législation en vigueur sous le IIIème Reich , elles sont aussi Mischling, ( d'ascendance partiellement non-allemande , c'est-à-dire, dans la plupart des cas, juive).
Cette double particularité fait qu'une fois déportées à Auschwitz, à l'automne 1944, en compagnie de leur mère et de leur grand-père, elles seront
sélectionnées pour intégrer le "zoo humain" du Dr Mengele.affinity k
Sous des dehors extrêmement policés et souriants, celui qui se fait appeler par ses cobayes "Oncle" va, alors que l'armée soviétique est sur le points d'arriver au camp, séparer les jumelles et prendre la fuite.
Ses jeunes héroïnes utilisent le filtre de la fiction, de l'imaginaire pour survivre aux cruautés innommables qui leur sont infligées et aussi, tentent de manipuler avec leurs faibles ressources, cet "Oncle" monstrueux. Mais c'est surtout le lien indéfectible unissant les jumelles qui leur permet d’affronter le pire.
Alternant les points de vue des adolescentes, le roman relate tout autant la vie dans le camp que le chaos de l'immédiat après-guerre et en cela je l'ai trouvé extrêmement intéressant. Se basant sur une importante documentation , Affinty K réussit le pari d'une fiction à la fois crédible et déchirante, soulignant l'absurdité monstrueuse par exemple d'un match de football opposant détenus faméliques et gardiens, tandis que sur le bord du terrain pique-niquent sans vergogne les familles des dits gardiens.
Un roman que j'appréhendais vraiment de lire mais qui file directement, vu sa force, sur l'étagère des indispensables.

Mischling, Affinity K, traduit de l'anglais (E-U) par Patrice Repusseau, Actes Sud 2017, 362 pages piquetées de marque-pages

04/09/2017

Vous n'êtes pas venus au monde pour rester seuls

"Je suis persuadé que si on arrête de raconter des histoires, on arrête aussi de vivre."

Le 29 juillet 2011, Sella observe ses voisins sous le choc de la mort de leur fille lors de la tuerie perpétrée par Anders Breivik sur l’île d’Utøya où soixante-neuf personnes, des jeunes pour la plupart, furent abattues.
Comment manifester sa compassion? Comment ne pas paraître intrusif, voyeur ?
Au fil des chapitres, alternant passé et présent, nous découvrirons que Sella et son mari ont eux aussi dû affronter un deuil personnel.eiving hofstad evjemon
Deuil collectif, deuil personnel, comment faire face, comment commémorer ou non, comment être solidaire de la douleur des autres  en trouvant la bonne distance ? Autant de questions que pose ce roman au rythme lent et tout en retenue.

Vous n'êtes pas venus au monde pour rester seuls, Eiving Hofstad Evjemon, traduit du norvégien par Terje Sinding, grasset 2017.eiving hofstad evjemon

 

02/09/2017

Mon autopsie

"J'ai toujours eu peur de l'attendrissement.
La sensibilité me semblait une faiblesse qu'il fallait cacher.
J'ai essayé d'être dur. Je crains d'avoir réussi."

C'est à une double autopsie que nous convie Jean-Louis Fournier: celle de son corps (dont il a fait don à la science), qu'il imagine réalisée par une très jolie étudiante ( charmeur jusqu'au bout des os, Jean-Louis), celle de son âme, qu'il se réserve.jean-louis fournier
Quand on est familier de l’œuvre du créateur d'Antivol ou de la Noiraude, on retrouve ici les membres de sa famille évoqués dans ces précédents ouvrages, mais ici l'auteur se livre à une sorte d'examen de conscience sans complaisance et n'hésite pas à nous livrer certains aspects de son caractère ou de son comportement pas forcément sympathiques.
Il n'en reste pas moins que l'humour s'invite régulièrement , souvent en fin de chapitre, et que la fiction de l'autopsie corporelle apporte la distance nécessaire à ce qui aurait pu devenir un exercice trop auto centré. Une nouvelle fois, l'auteur de La servante du seigneur tend les bras métaphoriquement parlant à sa fille qui s'est éloignée de lui. Une œuvre sensible et touchante qui manie l'humour noir avec dextérité.

Mon autopsie, Jean-Louis Fournier,Stock 2017.jean-louis fournier

 

01/09/2017

La rivière

"Nous promenons notre cœur aux mauvais endroits. Je m'en suis avisée au bord de chaque fleuve, et tout particulièrement de l'Oder."

Une femme s'installe "dans un appartement sommairement agencé où [elle]allait poser [sa]vie pour un temps."dans la banlieue de Londres, près d'une rivière.
D'elle, nous ne connaîtrons pas grand chose, ni son nom, ni son âge.Elle semble être dans un entre-deux à la fois temporel et spatial, à la marge de la ville, côtoyant des gens à peine insérés dans la société. Elle arpente la campagne, photographiant à l'aide d'un appareil instantané, suivant les rivières; pérégrinations où lui reviennent parfois des souvenirs, tous liés à des cours d'eau étrangers, en Italie, en Inde , en Israël, dans les pays de l'Est de l'Europe.esther kinsky
Fleuve frontières, fleuves abolissant les frontières entre l'eau douce et la mer," fleuve infusé de morts"(le Gange), elle les décrit avec une extrême précision, empreinte de poésie.
Quelques rencontres fugitives, quelques évocations oniriques , facétieuses ou dramatiques de scènes urbaines ou de nature, apparitions fantasmatiques (le Roi des Corbeaux), créent un climat étrange et fascinant où revivent parfois certaines activités économiques du passé.
Cela donne un texte au rythme lent, à la langue exceptionnelle (bravo au traducteur), qui peut parfois perdre son lecteur, mais qui offrira à qui acceptera de se laisser envoûter une magnifique expérience de lecture.

Merci à Babelio et à Gallimard.

La rivière, Esther Kinsky, traduit de allemand par Olivier Le Lay, Gallimard 2017, 391 pages piquetées de marque-pages.

 

31/08/2017

La maison des Turner

"La maison de Yarrow Street c'était leur mascotte sédentaire, et ses façades délabrées, les armoiries des Turner."

Viola la matriarche des Turner (13 enfants, une flopée de petits enfants et arrière petits-enfants) voit sa santé décliner et l'aîné de ses fils, Charles dit Cha-Cha rassemble la famille pour décider du sort de la maison familiale. Las, nous sommes à Detroit, la crise des subprimes a sévi, la maison ne vaut plus rien mais les avis sont partagés car certains sont très attachés à cette habitation où il sont tous grandi.angela flournoy
Une vingtaine d'années sépare l'aîné des enfants de la petite dernière, Leah,et ce sont surtout à ces deux personnages que va s'attacher le récit .Alternant passé et présent, nous découvrons aussi au passage des épisodes marquants de la vie du patriarche, décédé bien avant la réunion familiale, qui a su quitter sa campagne pour venir s'installer en ville.
De 1944 à 2008, c'est donc la vie, les épreuves, les joies de toute une famille noire que nous découvrons par le biais de personnages attachants qui ont su me séduire même si je ne suis pas une fan absolue de sagas familiales. Un grand plaisir de lecture à ne pas manquer.

La maison des Turner  de  Angela Flournoy , traduit de l’américain par Anne-Laure Tissut, Éditions Les Escales 2017.angela flournoy

30/08/2017

La petite danseuse de quatorze ans

"Sa statuette, qui emprunte aux techniques médicales et aux fabrications d'objets courants est donc aussi et avant tout une immense réflexion sur la puissance de la création et en particulier de la sculpture."

Nous avons tous en tête tous la sculpture de Degas, reproduite à de très nombreux exemplaires .Mais qui connaît l'identité de La petite danseuse de quatorze ans qui posa pour le sculpteur ?
Dans cette enquête, Camille Laurens s'attache à retracer la vie en en apparence "minuscule" de Marie van Goethem et, à travers elle,à brosser le portrait de toutes ces petites filles pour qui la danse représentait plus un moyen de survie ,via l'exploitation éhontée de leurs corps, qu'un art exaltant.
L'auteure s’attache aussi à la manière dont l’œuvre elle-même a été accueillie, de manière très violente au début, avant de connaître une renommée mondiale.camille laurens
Très documentée , tour à tour émouvante et révoltante, cette enquête analyse aussi les relations entre l'artiste, son modèle et la manière dont une œuvre est reçue par le public. Un document passionnant qui se dévore comme un roman.

La petite danseuse de quatorze ans, Camille Laurens, Stock 2017.

camille laurens

29/08/2017

Le coeur battant de nos mères

"Chez elle, la perte était omniprésente, elle avait du mal à voir au-delà, c'était comme essayer de regarder par une fenêtre couverte d'empreintes de doigts. Elle se sentirait toujours prisonnière derrière cette vitre placée entre elle et le monde. Au moins à Ann Arbor, la vitre était plus propre."

à dix-sept ans, Nadia perd sa mère et tombe enceinte du fils du pasteur. La jeune fille, issue d'une communauté noire et religieuse, promise à un bel avenir universitaire, choisit d'avorter.brit benette
Cette décision n,traînera de multiples conséquences, à court mais aussi à long terme.
Comme  un chœur antique,  les femmes du Cénacle, association religieuse de femmes plus anciennes, plus expérimentées, commentent en contrepoint la trajectoire de Nadia, celle de Luke, son ancien amant et celle d' Aubrey, sa meilleure amie.
Le roman ne s'attarde pas outre mesure sur le parcours universitaire de Nadia, mais davantage sur son émancipation, dont il n'est qu'une étape. La jeune femme refuse ainsi de s'impliquer dans toutes ses relations affectives, tant avec des Blancs qu’avec des Noirs. Elle souligne aussi au passage le racisme subtil, qui pourrait presque passer inaperçu, dont sa communauté est victime. Un roman prenant qui propose un point de vue original et rare.


Le coeur battant de nos mères, Brit Bennett, traduit de l’anglais (E-U) par la talentueux Jean Esch, Autrement 2017, 336 pages.

28/08/2017

Sa mère

"Elle m'a promis de m'offrir L'Alchimiste un jour. Je lui ai demandé de glisser du Motilium avec."

Vendeuse dans une chaîne de boulangerie, Marie-Adélaïde a la rage. Le monde des gens qu’elle considère comme parfaits, se glissant  partout avec aisance  et élégance , elle l'exècre tout autant qu'il l'attire.
Cette relation amour/haine  est aussi celle qu'elle entretient avec la mère qui l'a abandonnée et qu'elle fantasme riche , puissante et aimante.saphia azzedine
Aidée par son prénom (qui détonne par rapport au milieu dont elle est issue) ,son intelligence aiguë, son franc parler et un sacré culot, notre héroïne va s'immiscer dans le monde des gens riches et se lancera à la poursuite de l'identité de sa mère.
Si j'ai été enthousiasmée par la première partie du roman, par la manière dont l'héroïne scanne la société et ses codes, j'ai été plus que déçue par la seconde , trop mélo à mon goût. Une sacrée différence de tons qui, à mon avis, nuit à l'aspect percutant du roman. Avis en demi-teintes donc.

Sa mère, Saphia Azzeddine, Stock 2017.saphia azzedine

27/08/2017

Si un inconnu vous aborde...

"Ici , pas besoin de rappeler aux gens de s'occuper de leurs affaires. on pouvait bien agoniser sur sa pelouse, ils étaient du genre à tirer poliment les rideaux pour ne pas nous offusquer en remarquant quoi que ce soit."

Quinze nouvelles aux tonalités très différentes composent cet unique recueil de Laura Kasischke. Elle scrute ici avec un regard perçant, non dénué d'humour, notre vie quotidienne, nos drames, nos appréhensions, nos incompréhensions, comment on se débat avec la trame de ce qui constitue nos jours.
Il est souvent question de féminité, de sexualité sous-jacente :une mère qui fouille les affaires de sa fille adolescente si parfaite et si sage, peut être parce qu'elle même au même âge, trompait trop bien son monde. Un père, au bord du divorce, qui se rend à l'anniversaire de sa petite fille et ressent de manière hypertrophiée et agressive la féminité dans tous ses aspects, sans pouvoir la comprendre. Et pourtant, il a lu tous les bons ouvrages féministes, romans , essais et manuels !
Qui d'autre que Laura Kasischke peut ainsi décrire un gâteau d'anniversaire :"Le gâteau faisait penser à l'image surréaliste d'un vagin-rose au centre et entouré de roses encore plus roses faites en glaçages mais qui ressemblaient beaucoup à des chairs humides, le tout surmonté d'une poupée Barbie miniature en maillot de bain comme une danseuse go-go." ? En une cinquantaine de pages, dans ce texte intitulé Melody, c'est toute l'histoire d'un amour, de sa glorieuse naïveté à sa fin incompréhensible pour le narrateur; qui se déroule sur fond de "frénétique combustible d'anniversaire".laura kasischke
Quelques fois, les nouvelles basculent dans le fantastique, à des degrés divers, peut être " par une espèce de distorsion, comme la petite mise en garde faite au pochoir au bas du rétroviseur" mais qu'il s'agisse d'un vieil homme, d'une petite fille ou d’une femme dont l'enfant est malade, tous ces héros partagent la même capacité à nous émouvoir,  nous intriguer ou nous faire sourire.
Il serait dommage d'omettre d'évoquer les formidables images dont l'auteure parsème ses textes, comme autant de petits éclats de poésie nous faisant  voir sous un autre angl, même  les choses plus triviales: "..puis il s'approcha du bord et pissa dans l'eau-un arc brillant et doré qui heurta la surface de cette obscurité pour la disséminer en pièces de puzzle."
Saluons au passage le talent de la traductrice, Céline Leroy, qui a su rendre toutes les nuances de l'écriture de cette auteure.

Et zou sur l'étagère des indispensables !

Éditions Page à Page 2017, 190 pages .

26/08/2017

Nulle part sur la terre

"Elle s'était rendu compte avec le temps que les mauvais coups, une fois que c’était parti, s'amoncelaient et proliféraient comme une plante grimpante sauvage et vénéneuse, un lierre qui courait tout le long des kilomètres et des années, depuis les visages brumeux qu'elle avait connus jusqu'aux frontières qu'elle avait franchies et à tout ce qu'avaient pu instiller en elle les inconnus croisés en chemin."

Passablement malmenée par la vie, n'ayant nulle part où aller, Maben revient dans sa ville natale, en Louisiane avec sa petite fille. Elle espère pouvoir enfin trouver un peu de calme et de repos.
Russell, après avoir purgé une peine de onze ans de prison ,retourne lui aussi dans cette bourgade où réside encore son père.michael farris smith
Le meurtre d'un shérif peu scrupuleux va réunir nos deux anti-héros et leur offrira peut être, paradoxalement, une possibilité de rédemption.
à lire le résumé, je soufflais d'avance, ayant déjà l'impression d'avoir lu ou vu cette histoire cent fois.  Mais, ici,  c'est l’atmosphère palpable de tragédie ambiante, quasi étouffante, ainsi que le style de l'auteur, qui font toute la différence. On partage la souffrance des héros, on les regarde tomber et s'accrocher néanmoins, ne jamais renoncer malgré tout.Un roman prenant.

Nulle part ailleurs, Michael Farris Smith, traduit de l'anglais (E-U) par Pierre Demarty, Sonatine 2017.

Lu dans le cadre du Grand prix des Lectrices de Elle.