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22/05/2017

Des dieux sans pitié

"Le sable est une des armes dont se sert la nature pour combattre l’arrogance du béton."

Qu'elles se déroulent en Australie ou à l'étranger, ces nouvelles mettent toujours en scène des Australiens, jeunes ou moins jeunes, sans illusions. Peut être parce  qu'ils ont intégré ce que se demande avec violence un personnage: "Pourquoi les gens nous déçoivent-ils toujours un jour ou l'autre ? "
Racisme, homosexualité, violence sont au programme de ces textes passant au crible la société australienne. Dès la première nouvelle, le ton est donné: sortez de votre zone de confort, accueillez à bras ouverts (ou non) le malaise distillé plus ou moins sourdement par ces textes.christos tsiolkas
J'avouerai que j'ai nettement préféré les textes où Christos Tsolkias, avec une grande économie de moyens, aborde des thèmes intimistes mais forts, en particulier les deux nouvelles mettant en scène des rapports mère fils, à ceux plus frontaux où la violence se donne libre cours. "Pornographie 2" est ainsi à la limite du supportable, tout comme le récit enchâssé dans le premier texte d'ailleurs.

Des textes comme des alcools forts, dont il m'a fallu espacer un peu la lecture.

Des dieux sans pitié, Christos Tsiolkas, traduit de l'anglais (Australie) par Jean-Luc PININGRE, Belfond 2017christos tsiolkas

09/05/2017

Bêtes féroces, bêtes farouches

"Mon anniversaire tombe toujours en hiver. Chaque année. C'est nul. Parce que ce que j'aimerais, c'est une grande fête au parc avec tout le monde ou au bord d'un lac avec une nuit à la belle étoile et tout ça."

8 nouvelles sur 9* de ce recueil sont de pures merveilles. Exceptionnel pour une autrice qui débarque en littérature avec une maîtrise tant du point de vue de la narration (elle n’abuse pas de la chute, mais parvient par la composition de ces textes à nous ménager de nombreuses surprises, sans effets de manche ), que par le style.karen köhler
Toujours sur le fil du rasoir, entre émotions contenues et humour, les mots semblent avoir été placés dans les phrases avec un ordre inédit. Qu'elle s'intéresse au contenu d'une assiette " Des pommes de terre farineuses se mettent en quatre pour ne pas finir en purée.", ou aux rues bordées d''herbes folles,  à la manière dont un personnage rentre chez lui  "je m'en remets à la technique pour arriver au cinquième étage", Karen Kohler parvient d'emblée à créer son propre univers, tant sa manière d'appréhender le monde et d'en rendre compte est personnelle.
La solitude, la mort, la douleur, la fin de l'amour sont quelques uns des thèmes évoqués mais avec une telle intensité retenue et une telle humanité qu'on ne regrette pas d'avoir embarqué dans un tel voyage. à découvrir sans plus attendre . Et zou sur l'étagère des indispensables !

Bêtes féroces, bêtes farouches, Karen Köhler, traduit de l'allemand par Isabelle Liber, Actes Sud 2017, 263 pages époustouflantes.

 

 * Comme Cuné , la tentatrice, la dernière nouvelle ne m'a pas convaincue.

08/05/2017

Petites histoires pour futurs et ex-divorcés

"Est-ce que ça aurait été  plus facile d'être quittée, de devenir amère et d'évacuer la douleur par la haine ? La haine est une drogue fortement antalgique. Et addictive.

Dans ces 29  courtes nouvelles, Katarina Mazetti, plusieurs ex-maris à son actif, explore toutes les facettes de la séparation et/ou du divorce.
Seconde épouse dépassée par une nouvelle famille envahissante et peu respectueuse, trompeur trompé, certaines nouvelles sont plutôt malicieuses tandis que d'autres jouent davantage sur l'émotion. Ainsi cette nouvelle femme , qui , du fait  d'une rupture va devoir abandonner les enfants de son futur ex-mari ,à qui elle a pourtant consacré plusieurs années de sa vie, sans avoir aucun droit sur eux.katarina mazetti
Si certains textes paraissent un peu convenus, on prend beaucoup de plaisir à  se reconnaître et/ou à reconnaître des situations vécues par des amis., à ceci près que le divorce apparaît nettement plus simple et plus rapide d'un point de vue administratif en Suède. Léger mais très agréable.

Traduit du suédois par Lena Grumbach, Gaïa 2017, 234 pages qui se dévorent d'une traite.

Cuné m'avait donné envie.

31/03/2017

Hermine blanche et autres nouvelles

"De sillonner la campagne, on l'a déjà presque épuisée. On a décrit toutes les rondeurs de ses collines, la mystérieuse neige, les étoiles piquetées dans le ciel et les bosquets figés, et on tourne en rond à la recherche d'autres détails pour féconder l'inspiration."

Il ne fait pas bon être un animal blessé, voire un blessé tout court, chez les personnages de Noëlle Revaz. Animés par une certaine candeur cruelle, ils ne font pas de quartier et ne pêchent pas par sentimentalisme.
Cette innocence apparente se retrouve de manière plus édulcorée , amis tout aussi trouble, chez ces jeunes adultes confinés dans dans l'enfance par des parents trop et mal aimants qui se livrent parfois à des simulacres hors de propos.noëlle revaz
Certaines jeunes femmes n'hésitent pourtant pas à revendiquer leur autonomie dans des monologues souvent très drôles et acérés, même si parfois les coups pleuvent sur elles et que le mari se révèle un ogre, enflant à la mesure de son appétit.
Dans un univers souvent teinté d'onirisme et qui  évoque parfois celui de Dino Buzzatti ou le monde des contes, Noëlle Revaz nous trouble par ces textes qui dérangent sans effets de manches. L'autrice use d'articles définis là où on attendrait l'indéfini, use d'helvétismes et crée ainsi de légères discordances qui entretiennent le malaise.
L'humour, souvent noir, est aussi présent et on n'oublie pas de sitôt les personnages un peu décalés qui en disent finalement beaucoup sur notre monde.

Une magnifique découverte !

 

Hermine blanche et autres nouvelles, Noëlle Revaz, Gallimard 2017.

Ce recueil rassemble certaines nouvelles parues dans des revues et le monologue à plusieurs voix Quand Mamie paru en 2011 aux éditions Zoë

 

13/03/2017

Des hommes sans femmes

"En l'espace d'un instant, dès que vous êtes un homme sans femmes, les couleurs de la solitude vous pénètrent le corps. Comme du vin rouge renversé sur un tapis aux teintes claires. Si compétent que vous soyez en travaux ménagers, vous aurez un mal fou à enlever cette tache. Elle finira peut être par pâlir avec le temps, mais au bout du compte elle demeurera là pour toujours, jusqu'à votre dernier souffle. Elle possède une véritable qualification en tant que tache, et, à ce titre, elle a parfois officiellement voix au chapitre. Il ne vous reste plus qu'à passer votre vie en compagnie de ce léger changement de couleur et de ses contours flous."

Sept nouvelles,dont la dernière donne son titre au recueil, où il est effectivement de veufs, de divorcés, de célibataires, avec des statuts plus ou moins flous: comment appeler celui qui apprend la mort de son ancienne amante par le mari de cette dernière ?
Au fil des textes,l'onirique se fait de plus en plus présent, les situations sont à la fois ancrées dans le réel mais se laissent aussi progressivement envahir par le fantastique: une Shéhérazade prend soin de diverses façons d'un reclus dont les motifs de l'enfermement sont laissés à notre imagination ; des serpents envahissent un jardin et conduisent un tenancier de bar à reconnaître enfin  qu'il a été blessé par l'attitude de sa femme. Le fantastique culmine enfin dans les deux derniers textes "Samsa amoureux"où Murakami s'approprie le texte de Kafka en inversant la proposition initiale: "Lorsqu'il s'éveilla", il s'aperçut qu'il était métamorphosé en Grégor Samsa et qu'il était allongé sur son lit." Quant à la nouvelle éponyme, elle semble donner les clés des autres textes et le narrateur nous confie :"(il y a toujours, sur le parcours de mes promenades, des jardins qui abritent une statue de licorne)".haruki murakami
Avec une extrême sensibilité et beaucoup de pudeur, sans oublier quelques pointes d'humour, Murakami nous entraîne dans son univers si particulier où il est question de musiques, de mélancolie, et de femmes bien sûr. Et zou sur l'étagère des indispensables !

 

L'occasion de découvrir l’œuvre de Murakami pour ceux qui ne la connaitraient pas encore.

 

 Magnifiquement traduit du japonais par Hélène Morita, Belfond 2017.

23/01/2017

Merci pour l'invitation

 "Vraiment ? Si je laissais ma fille décider de ce genre de choses, je sortirais avec un beagle !"

Ouvrir un livre de Lorrie Moore c'est avoir la certitude d'entrer dans un univers où la réalité est scrutée avec un grand sens du détail, non dénué d'humour.
Cette écrivaine, que je suis depuis ses débuts avec toujours autant d’enthousiasme, est aussi la reine de l'ellipse, privilégiant le moins pour en dire plus, accordant ainsi toute sa confiance à l'intelligence de son lecteur. Dès la première phrase, le ton est donné : "Kit et Raf s'était rencontrés au cours d'un mouvement pacifiste où ils organisaient des manifs et fabriquaient des pancartes contre le nucléaire, ce qui ne les empêchait nullement d'avoir à présent envie de se tuer l'un l'autre." 51YxxjK7H9L._AC_US218_.jpg
Nous voilà donc embarqués dans une histoire où les personnages, bien qu'ancrés dans le monde réel, semblent légèrement déphasés, ayant fait ou étant sur le point de faire, un pas de côté, ce qui est aussi le cas des sept autres nouvelles composant ce recueil où j'ai glané de multiples citations. Une dernière pour la route "C'est sans doute pour cette raison que la foi avait été créée : afin d'élever des adolescents sans y laisser sa peau. Et bien sûr aussi pour cette raison que la mort avait été créée :pour échapper auxdits adolescents."

Vite découvrez, si ce n'est déjà fait, cette autrice !

Merci pour l'invitation, Lorrie Moore, traduit de l'anglais (E-U) par laetitia Devaux, Editions de l'Olivier 2017, 233 pages succulentes.

Le billet enthousiaste de Cuné  !

10/01/2017

Manuel à l'usage des femmes de ménage

"Quand elle voulait exprimer ce qu'elle ressentait mais que c'était trop dur, elle montrait un poème. En général, son interlocuteur ne comprenait pas."

Un recueil de nouvelles de 560 pages. Deux bonnes raison de fuir ou de pousser des cris d'orfraie ? Oh que non ! Ce serait rater la découverte d'une écrivaine et d'une femme hors-normes, Julia Berlin .
Elle a vécu plusieurs vies dès l'enfance, passant d'une existence choyée et confortable à une vie plus chaotique et sombre, illuminée par des amours passagères et marquée longtemps par l'alcool. Elle a trimé pour élever plus ou moins seule ses quatre enfants, côtoyant les pauvres, les alcoolos, les détenus. Bref tous les laissés pour compte de la société. Son empathie et son humanité sont sans pareilles.lucia berlin
Fi du pathos et des bons sentiments ! Le rythme de sa prose est vif, plein d'énergie. On passe parfois à l'intérieur d'un même texte, d'un narrateur à un autre. On est soufflé par une chute (elle n'en abuse pas pour autant) et souvent on relit pour mieux voir  comment elle a opéré pour nous cueillir au creux de l'estomac à retardement, en quelque sorte ,ce qui est encore plus efficace.
La préface évoque l'autofiction, mais on est loin chez Julia Berlin de ce que cette catégorie peut recouvrir en France. Ici les textes sont nourris, irrigués de ce que l'autrice a vécu et on retrouve, au fil des nouvelles, des personnages , on découvre leur évolution, comme si l'on prenait des nouvelles de vieux amis perdus de vue.
L'humour, même s'il est discret, est néanmoins présent et s'il est parfois rude , il peut aussi flirter avec l'absurde ou le cocasse.
Julia Berlin sait en quelques lignes , parfois triviales (parune odeur par exemple) ou violentes, dégager l'essence d'un personnage, le croquer en quelques traits et le faire apparaître, là , sous nos yeux .

Bref, ne vous laissez pas intimider par ces 560 pages , prenez-les  plutôt comme l'occasion exceptionnelle, de découvrir à votre rythme une écrivaine puissante et diablement efficace  pour nous faire passer à travers toute une gamme d'émotions.

Manuel à l'usage des femmes de ménage, Julia Berlin, magistralement traduit de l’anglais (E-U) par Valérie Malfoy. Grasset 2017

Et zou, sur l'étagère des indispensables !lucia berlin

09/12/2016

Nous allons mourir ce soir

"Le silence empathique est l'une des armes les plus sous-employées au monde"

La narratrice anonyme de cette novella de 60 pages  est une autodidacte, débrouillarde et pragmatique. Ayant dû quitter son métier de travailleuse du sexe- elle se présentait comme chargée de clientèle- pour des raisons médicales, elle se reconvertit en voyante: "Je suis spécialiste de la vision "ou "je suis dans les pratiques thérapeutiques." gillian flynn
Plutôt maligne et observatrice, elle n'est pas dupe des apparences de la société dans laquelle elle évolue. Ainsi décrit-elle ses clientes: "Ce sont des femmes dont le but principal est de vivre en ville, mais en gardant l'impression qu'elles sont dans une banlieue résidentielle."
 Quand Susan Burke vient se plaindre de sa  demeure et de l'ambiance inquiétante qu'y fait régner son beau-fils, le récit bascule dans un hommage aux lectures dont la narratrice est friande comme La Dame en blanc.
De drôle et enlevé, voire canaille,Nous allons mourir ce soir se révèle être dans sa seconde partie une cascade de manipulations quelque peu artificielle et c'est bien dommage.

Mais le début est un peu régal qui nous vaut quelques sentences bien assénées, même si un peu crues: "Les livres ça pourrait être temporaires; les bites sont éternelles."

Sonatine 2016

 

 

17/11/2016

American housewife

"Les talons aiguilles sont pour les femmes qui n'ont nulle part où aller."

Douze portraits de femmes américaines, dont beaucoup sont liées au milieu de l'écriture (écrivaine qui n'a rien écrit depuis des lustres, écrivaine ratée donnant le mode d'emploi d'une reconversion très chic, participantes allumées d'un club de lecture, autrice sponsorisée par une marque de tampons... ) , elles habitent l'Upper East Side où elles mènent une vie assez vaine.helen ellis
Dans un rythme endiablé, Helen Ellis les croque avec une férocité réjouissante,  peignant avec brio des situations de communications perturbées qui commencent de manière très policée et finissent en vrille pour le plus grand bonheur des lecteurs. On entre chez Lorrie Moore  et on finit chez Stephen King. La société en prend un sacré coup !
Plein de surprises, de rires, parfois jaunes, le lecteur est entraîné dans un univers décalé et on ne peut lâcher ces douze nouvelles.
L'observation est acérée, l'écriture virtuose, un pur régal dont il ne faut en aucun cas se priver !

Un grand bravo à la traductrice:  Sophie Brissaud .

American Housewife, Helen Ellis, Éditions de la Martinière 2016, 206 pages addictives.

Cuné m'avait donné envie, qu'elle en soit remerciée !

 

01/11/2016

Un membre permament de la famille

"Ils ne sont pas inquiets pour Ventana: maintenant qu'on l'a filmée pour la télé, elle a accédé à un autre niveau de réalité et de pouvoir, un niveau plus élevé que le leur."

De la permanence, voilà bien ce qui manque , entre autres, aux personnages des douze nouvelles de ce recueil de Russell Banks.51SuN4nW0DL._SX310_BO1,204,203,200_.jpg
Saisis à des moments où leur vie vacille de façon ténue ou plus dramatique,l'auteur sait capter,toujours avec bienveillance, mais avec une lucidité extrême, les moindres oscillations de leurs sentiments.
Qu'il dépeigne les non-dits qui se révèlent dans une réunion d'artistes et d'intellos , l'effritement d'une famille entériné par un deuil imprévu,les espoirs d'une femme noire modeste ou les glissements de personnalité d’une femme rencontrée par hasard, il règne toujours dans ces textes une grande tension qui tient le lecteur en haleine, l’entraînant même parfois ( ce fut mon cas, en tout cas) à différer la lecture d'un texte, en l'occurrence, "Blue".
Un style magistral ,des récits d'une grande intensité dramatique font de ce recueil une totale réussite !

Et zou,sur l'étagère des indispensables !

Un membre permanent de la famille, Russell Banks,nouvelles traduites de l 'américain par Pierre Furlan  Babel 2016.