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07/05/2010

La châtelaine anglaise déménage

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"J'étais le singe"

"Je vous remercie infiniment de m'avoir conviée ce soir. je ne sais pas comment j'ai osé accepter; j'ai dû être aveuglée par la flatterie et puis, l'invitation étant arrivée il y a un certain, temps, j'étais certaine d'être morte avant d'avoir pu l'honorer."Ainsi débute le Discours pastoral au club des fermiers prononcé par la dernière des soeurs Mitford, l'inénarrable Deborah Devonshire.
Qu'elle nous décrive par le menu, le shooting de sa petite fille, la mannequin Stella Tennant (à qui elle vole presque la vedette) ou dresse une longue liste malicieuse intitulé "j'ai épousé..."notre duchesse préférée a toujours autant d'humour et de punch (notons au passage qu'elle est née en 1928 !) Néanmoins, il faut bien l'avouer, tous les textes ne sont pas du même acabit et l'on ne retrouve pas tout le charme et la malice de son précédent recueil. A réserver aux aficionados.51kIDpuo3aL._SL500_AA300_.jpg

La châtelaine anglaise déménage, traduit de l'anglais et préfacé par Jean-Noël Liaut, Payot 2010 , 149 pages.

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"J'ai aperçu la duchesse dans le jardin. Elle a l'air tout à fait normale"
Dans la famille des extravagantes soeurs Mitford,* je demande la dernière en vie: Deborah Devonshire qui nous présente Les humeurs d'une châtelaine.
Ces chroniques qui parlent de son enfance si particulière , de sa vie, de ses rencontres,des emballages (on se croirait dans un sketch de Desproges !) , de la chasse au renard (ou aux enfants), des animaux, des plantes, sont à déguster dans une solitude absolue si vous ne voulez pas passer pour une folle comme moi qui ai hoqueté de rire en dévorant ce recueil ,hélas trop court .
Avec un humour délicieux, l'auteure nous fait partager sa vie et ses pensées. Elle élève des poules, les nourrit en robe de soirée et les utilise ,vivantes, en décoration de table. Pendant la 2nde guerre mondiale, devant quitter la petite île sur laquelle elle habitait, elle part avec chiens, chèvre et bagages, pour l'Oxfordshire et nous raconte avec le plus grand naturel son épopée en bateau, train et taxi,concluant son Odyssée dans un jardin rempli de roses:"Au bout de deux heures,il n'y avait plus rien à tailler avant très longtemps. Tous les propriétaires de chèvres et de jardins me comprendront". 51yL4LpaX9L._SL500_AA300_.jpg
La duchesse apprécie ceux qui s'adressent à tous de la même manière,sans faire de distinction sociale, gageons qu'elle fait partie de ceux-là, car elle discute sans chichis avec tous les ouvriers qui restaurent le Versailles anglais dont elle a hérité mais brocarde les consultants de tout poil.
Pour elle le luxe consiste en "un feu de cheminée, un quart d'hectare et une demi-vache" et si quelques jours après la publication d'un billet dont je vous laisse deviner le contenu , elle reçoit un scalpel anonyme par la poste , elle déclare: " avec lui le bonheur est dans la maison".
Saluons au passage la traduction et la présentation de Jean-Noël Liaut qui a su nous faire partager toute la sympathie que visiblement Deborah Devonshire lui a inspirée.
Je pourrais multiplier à l'envie les citations mais ce billet fait déjà offense à ma volonté affichée de briéveté, donc précipitez-vous sur ce livre et régalez-vous !

03/05/2010

ça commence à faire mal

"...la vie fleurissant, fragile, entre deux éléments inhospitaliers."

Angoissés, craignant d'avoir raté leur vie, les personnages des nouvelles de James Lasdun se trouvent à un moment, apparemment banal mais en fait crucial, de leur existence, là où ça commence à faire mal.
Pourtant rien de mécanique dans la structure de ces textes, rien de répétitif ,et l'auteur ne s'amuse pas avec ses personnages comme avec des animaux de laboratoire. Non, il les considère avec empathie , mais sans rien dissimuler de leurs travers, nous les rendant ainsi plus proches encore.41FcBXX65WL._SL500_AA300_.jpg
Un style précis et lumineux, s'attachant aux détails révélateurs, une grande palette d'univers concourent à faire de ces textes de vrais plaisirs de lecture qu'il faut prendre le temps de laisser infuser pour mieux les savourer.

Quelques citations, juste pour vous donner envie: "La femme ôta ses gants en chevreau. Les traits de son visage, lisse et symétrique semblaient entièrement occupés à inscrire de force le mot "beauté"  dans l'esprit de quiconque la contemplait."

"Les actions les plus significatives d'un homme se gravaient-elles dans son anatomie, pour n'être décelable que par l'inconscient d'autrui ? "

ça commence à faire mal, James Lasdun, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Pierre Charras, Jacqueline Chambon 2010 , 286 pages.

23/04/2010

Carnets intimes

Il m'a été bien plus facile d'écrire sur le magnifique roman Les femmes du braconnier qui évoquait la vie de Sylvia Plath que sur ces Carnets intimes qui regroupent à la fois des nouvelles et des extraits du journal de la romancière, novelliste, diariste et poétesse américaine.
Difficile en effet de se frayer un chemin à travers la broussaille de clichés attachés à cette jeune femme suicidée , rapidement devenue ce que nous appelons aujourd'hui une icône pour certains. Difficile aussi de se départir d'un sentiment de gêne à l'idée de lire ces carnets intimes , même si on se dit que chaque écrivain les écrit autant pour lui que pour la postérité.41F7APX9FAL._SL500_AA300_.jpg
Les extraits de son journal nous montrent une Sylvia  exaltée et lumineuse, mais aussi apaisée quand elle vit à la campagne avec son mari. ce que l'on retrouve aussi dans certaines nouvelles , dont une reprend directement un épisode de vacances amoureuses en Espagne. Ce va et vient entre les nouvelles et la vie de l'auteure semble constant même si le travail de l'écriture vient sublimer le travail de la mémoire.
Mais  la dépression rôde toujours et Plath nous libre ici dans Langues de pierre une nouvelle mettant en scène une jeune femme qu'on devine enfermée dans un hôpital psychiatrique, texte tout en légèreté apparente mais qui distille un sourd malaise, en particulier quand l'héroïne prépare son suicide avec une méticulosité annonçant celle dont fera preuve Sylvia pour épargner ses enfants quand elle décidera de mettre fin à ses jours. Les nouvelles ne sont pas toutes aussi pregnantes mais l'ensemble est toujours aussi fascinant.

Carnets intimes, Sylvia Plath, traduit de L'américain par Anouk Neuhoff.

 

Merci à BOB et aux éditions de la Table ronde .

L'avis de Lilly, tout aussi séduite!

26/03/2010

Les amours de Lola

"Dans les bars, elle restait toujours seule dans son coin, à l'écart, à regarder sa serviette."

Est-ce parce que je m'éloigne de plus en plus des rives de la trentaine, mais il m'a fallu un peu de temps pour me glisser dans l'univers typiquement américain et principalement féminin des nouvelles d'Amanda Eyre Ward. C'est avec le texte "Ciels changeants" et sa côte exposée de manière incongrue sur la cheminée que l'auteure a su me toucher et me convaincre.51apxvPx1ML._SL500_AA300_.jpg
J'ai souri à cette vision improbable d'une mariée "western" faisant son entrée à l'église à cheval "Enveloppée d'un bouillonnement de taffetas et de tulle, elle fait penser à une barbe à papa auréolée de crème chantilly. En plein hiver Jenni arbore un teint  d'un bel orangé , des dents d'une blancheur éclatante et des paupières bleu antigel" et j'ai éprouvé une tendresse teintée d'un peu de nostalgie pour ces héroïnes fragiles qui vacillent souvent mais continuent toujours d'avancer. Un beau moment de lecture.

Merci à Amanda pour le prêt. Cuné a aimé aussi.


Les amours de Lola, Amanda Eyre Ward, traduit de l'américain par Anne-marie Carrière, Buchet-Chastel, 2010, 178 pages tendres.

16/02/2010

La vengeance du wombat et autres histoires du bush

"Oui, la vie est très étrange du Mauvais Côté du fleuve Darling."

Si comme moi, trompés par le feuilleton "Skippy", vous avez toujours cru que le kangourou était un être fûté et affectueux, La vengeance du wombat et autres histoires du bush va cruellement ôter vos illusions.41wjigZHWHL._SL500_AA240_.jpg
En effet, Kenneth Cook qui se confronte (presque) sans sourciller avec des sauriens, des reptiles extrêmement dangereux, sans oublier quelques autochtones à la gachette facile et au gosier en pente, accumule immanquablement les ennuis dès qu'il rencontre un marsupial. Il le sait mais oublie très vite, il le reconnaît lui même.
Se dénigrant avec une belle ardeur, le narrateur de ces histoires du bush possède l'art de se fourrer dans des situations hautement improbables  et/ ou dangereuses, et ce pour le plus grand bonheur du lecteur. Eclats de rires garantis !

La vengeance du wombat et autres histoires du bush, Kenneth Cook, traduit de l'anglais (Australie) par Mireille Vignol. Autrement 2010, 158 pages 100% purs rires.

Du même auteur : ici.

28/01/2010

Fugues

"Ma vie était soudain traduite, plus facile à comprendre."

Tout le charme (au sens fort du terme) de ces neuf histoires composant le recueil Fugues repose sur l'atmosphère particulière qu'excelle à créer Lauren Groff.
Qu'elle situe son action en 1918 à New-York, de nos jours dans la petite ville de Templeton* ou durant la seconde guerre mondiale en France, qu'elle évoque une vie entière ou un instant fort, Lauren Groff fascine toujours le lecteur par sa capacité à le troubler.Peut être est-ce dû à son style imagé , alternant poésie et rudesse mais aussi à sa capacité à souligner à la fois la force et la vulnérabilité de ces héroïnes. Ces dernières assument leur sensualité tant bien que mal dans une société où la découverte d'un bordel va jeter le discrédit sur toute la population masculine d'une petite ville provinciale...41pz9Hg22cL._SL500_AA240_.jpg
On ne trouvera pas ici de nouvelles à chute comme souvent chez les français , mais bel et bien un écho des textes si insaisissables de Lorrie Moorre (d'ailleurs créditée dans les remerciements).
On se laisse envoûter. Ou pas. Seul le dernier texte , qui m'a trop fait penser à "Boule de Suif " de Maupassant m'a vraiment déçue,le reste du temps je me suis laissée bousculer d'un univers à un autre, le sourire aux lèvres.

Fugues, Lauren Graff, éditions Plon,  264 pages .

* Déjà évoquée dans son premier roman, billet ici. (sortie au format poche en mars)

Cuné a été déçue.

18/11/2009

Mort en lisière

"Selon son bon plaisir, elle mettait le feu aux toits et s'enfuyait avec le butin."

Elles attaquent fort les nouvelles de Margaret Atwood ! Pour ferrer le lecteur et l'embarquer dans ces récits traitant des relations hommes /femmes avec le regard aigu que l'on connaît à la grande écrivaine canadienne.
Ce sont des mondes disparus, les années 60/70, mais les situations ont-elle vraiment évolué? A la journaliste qui a réussi, est devenue une vedette du petit écran, un ami confie: "Ils veulent savoir si tu portes des dessous de caoutchouc. Si tes crocs brillent la nuit. Si tu es vraiment une super salope. Alors Percy se met à bafouiller et dit qu'il t'arrive de te montrer sympa."Toute ressemblance...
En outre, "C'était ce qu'ils voulaient : se libérer du monde de leurs mères, du monde des précautions, des fardeaux, du destin et des lourdes contraintes que les femmes faisaient peser sur la chair.Ils voulaient une vie sans conséquences. jusqu'à une époque récente, ils étaient parvenus à leurs fins." Mais le monde finit par rattraper les inconséquents et leurs vies basculent soudain...Les femmes ne sont pas pour autant des victimes, elles ne sont pas dupes ,sont pleines d'énergie ,savent lutter mais soudain, leurs forces semblent laminées, anéanties et le pire, ou quelque chose qui pourrait l'être, advient...414XjjIATdL._SL500_AA240_.jpg
Constat doux-amer qu'il faut prendre le temps de savourer à petites doses.

Mort en lisière, Margaret Atwood, pavillons poche, 371 pages toujours actuelles.

13/03/2009

"Que voulez-vous, on s'attache à toute créature vivante au secours de laquelle on s'est portée."

Parfois déroutantes , souvent pleines d'un humour subtil, les nouvelle  du recueil de Lydia Davis, Kafka aux fourneaux ,analysent en profondeur  des situations du quotidien , apparemment banales. Mais l'oeil exercé que l'auteure porte sur  chacune de ces situations   est si aiguisé qu'il en donne parfois le  tournis.  Ainsi le  narrateur de la nouvelle  qui donne son titre au recueil   se  torture-t-il  mentalement afin de réussir  La soirée  avec une jeune femme   :  "Certains homme s se battent à Marathon, d'autres dans leur cuisine."51zz3d+zdkL._SL500_AA240_.jpg
Des situations embarrassantes sont passées  au crible. Ainsi  dans "Ces vents qui passent suivons-nous le  raisonnement alambiqué d e la narratrice qui  se demande qui a lâché un pet et   cherche le moyen de dissiper la  gêne  si  gêne  il y a, quitte à accuser le chien, qui après tout est peut être le responsable...Beaucoup de narrateurs  s'interrogent ainis scrupuleusement  à propos de situations dérisoires et donc décalées.
Parfois très courtes, j'y ai alors retrouvé l'esprit d'un Jules Renard,  ces  nouvelles  dissèquent avec enthousiasme nos luttes dérisoires pour trouver un certain équilibre sans cesse remis en question par la  vie.Une Vieille dame lutte ainsi contre l'entropie et la destruction progressive de  sa  maison  en un  paragraphe magistral.
Flirtant parfois avec la  fantastique "ces étrangers dans la maison", ces nouvelles  nous montrent ainsi l'envers de nos vies , ce que nous cachons soigneusement  sous une apparence sereine. ça carbure à toute allure, ça gamberge , on adhère totalement  ou on passe à côté.  Je suis entrée avec enthousiasme  dans cet univers décapé et décapant !

03/02/2009

"Puisque tu poses la question, je crois que la sieste c'est fini pour moi."

Dans la première nouvelle qui donne son titre au recueil,  Le  crépuscule  des superhéros, Deborah Eisenberg nous peint en une soixantaine de pages le basculement irrémédiable qu'ont constitué les attentats  du 11 septembre 2001: "Terminé le festival  du gaspillage nonchalant, le coeur sur la main."51PIXA0x0sL._SL500_AA240_.jpg
Désormais les héros privilégiés de ses nouvelles savent que tous les  avantages que leur procuraient leur famille, leurs relations (appartements confortables sous-loués,  travail intéressant et bien payé, visite guidée  d'un pays idyllique) ne leur sont pas acquis,  mais juste prêtés car comme l'indique le titre d'un autre texte "le ver est dans le fruit".
Les superhéros sont en  train de se "disloquer,de  battre  l'air  des  bras, avec tous les  rouages et les leviers qui  se  brisent  et se détachent.". Les amis , la famille,  tous peuvent être  touchés par la maladie mentale, la violence, la pauvreté, ou rattrapés par un scandale  et nous aurons beau tourner  la tête , les  journaux, la télévision ou les chauffeurs de taxi nous rappelleront toujours ce que nous feignons de ne pas voir , ne pas entendre.
Un seul récit, "la fenêtre" ne se  déroule pas  dans un milieu favorisé mais là  aussi, le rêve le plus humble va rapidement tourner à l'aigre.
Deborah Eisenberg,  avec son style très elliptique, nous plonge souvent dans une douce et plaisante confusion . Il faut accepter de remplir les vides,d'établir les liaisons que les esprits sur la même longueur d'ondes n'ont pas besoin d'effectuer ou de se laisser   flotter au gré de  ses  portraits pleins d'acuité .

 

Un grand merci à Cuné pour l'envoi  !

06/01/2009

"Quelques sourires atroces et la nuit est terminée."

A la lisière des nouvelles composant le recueil Dead girls rôde un tueur en série de prostituées. Il ne sera jamais le héros mais apparaîtra en "guest star" ou en filigrane et finalement sera le plus dangereux quand il n'apparaîtra pas du tout...Nous ne sommes pourtant pas ici dans une atmosphère policière, les "héroïnes" de ces textes sont en effet bien trop empêtrées dans leur vie pour véritablement prêter attention à ce fait divers  décrit de manière  particulièrement atroce par les media. Des crimes en série noyés dans la masse d'informations qui dégouline des postes de télévision.Adèle, Grace, Jess et les autres prennent tour à tour la parole pour nous confier leur histoire. Certaines sont jeunes, voire très jeunes mais toutes ont basculé , on ne sait pourquoi, du mauvais côté, elles ont fait un mauvais choix, rencontré le mauvais garçon ou n'ont pas vraiment de réponse51m0jz3l4pL._SL500_AA240_.jpg
"Tu n'arrives pas à mettre le doigt sur l'événement qui l'a fait basculer de l'enfance à l'âge adulte.(...)Tu cherches une réponse qui te soulage de ta culpabilité, une preuve que tu as été , sinon innocente, du moins trompée." Ainsi s'exprime la mère d'une jeune fille apparemment sans histoire.
Deux nouvelles sur les huit qui composent le recueil Dead girls utilisent ce pronom "tu" , procédé qui a le don d'habitude ,de m'horripiler . Sans doute un écho du "tututut" cher à Jacques Salomé . Mais bizarrement ici l'usage qu'en fait Nancy Lee ne m'a pas dérangée, au contraire. J'y ai vu une manière à la fois de tenir à distance le lecteur tout en l'impliquant. Difficile en effet de définir le style de ces textes poignants montrant la détresse d'êtres qui souvent ne croient pas avoir droit à une certaine forme sinon de bonheur du moins de réconfort.  Ainsi les histoires drôles mentionnées dans chacun des textes ne seront-elles jamais racontées, leur caractère loufoque  restant de pure forme,de simples formules vidées de sens que l'on connaît déjà et qui agissent comme des mots de passe. Les informations les plus dérangeantes ne sont jamais livrées de manière explicite, au lecteur de décrypter ce qui est livré à demi-mots et sans pathos. De la grisaille sublimée par un style vraiment original! Une expérience à tenter.

Nancy Lee. dead girls. 10/ 18 .293 pages.