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08/04/2016

Une journée dans la vie d'une femme souriante...en poche

"Le mécanisme s'était enrayé parce qu’il avait été tropmargaret drabble mis à l'épreuve. Cela faisait des années qu'elle le sollicitait.
Sans lui, elle n'était pas sûre de pouvoir supporter la situation."

Treize nouvelles inédites en France (et parues directement au format poche) composent ce recueil . Leur écriture s'étale entre 1967 et 2000 et ces textes sont centrés autour de la vie des femmes, dépeinte dans leur intimité et l'exploration de leur quotidien.
On pourrait parler de miniatures tant les faits décrits peuvent apparaître anodins, mais tout l'art de Margaret Drabble est de donner de l’intensité à ces récits, souvent pleins de malice et d'humour. Je pense par exemple à "La veuve joyeuse" qui entend bien partir en vacances comme prévu, maintenant que son mari atrabilaire est décédé  ou à la manière dont la narratrice envahissante et pique-assiette de Devoirs à la maison se fait manipuler, sans qu'elle s'en rende même compte.
La tonalité est parfois plus mélancolique , quand les œillères tombent, il n'en reste pas moins que la plupart du temps chez Drabble les femmes acquièrent une sorte de légèreté qui leur sied bien. Ainsi l'actrice romantique qui tombe plus amoureuse d'une propriété que d'un homme et s'accommode sans façons de l'aspect délabré du Petit manoir de Kellynch ;ou Mary Mogg, qui, partie en randonnée sur les traces du poète Wordsworth, constate avec flegme, alors qu'elle est en difficulté, loin de tout lieu habité : "Je m'étais abîmé un tendon ou déchiré un vaisseau. ce sont des choses qui arrivent. J’entamai un deuxième sandwich."
Quant à Une journée dans la vie d'une femme souriante, écrit en 1973, il pourrait décrire une de nos collègues, une de nos amies, tant il reste moderne. Cette femme, absolument parfaite, mère de famille, qui a un emploi en vue, qui accepte les sollicitations avec un sourire immuable , au risque de s'oublier, jusqu'à ce qu'un grain de sable vienne enrayer la mécanique, nous montre que la situation est restée la même à peu de choses près plus de quarante ans plus tard.

 Une journée dans la vie d'une femme souriante, Margaret Drabble, Un pur délice en poche, 349 pages, traduites par Claire Desserrey.

 

 

 

 

 

 

Du même auteur : clic

10/12/2015

Rue Saint Ambroise

"En contrepartie, il me joignait les coordonnées de deux concours de récits [...] dont il tirait les règlements [...]de revues madrilènes, dont l'existence seule constituait un crime ou un miracle, ça dépend."

Rassurez-vous avec la revue Rue saint Ambroise, on est bien plus proche du petit miracle que du crime !

D'abord, il faut avoir du panache pour proposer aux Français, réputés frileux quant aux nouvelles, une revue qui leur est entièrement consacré. Ensuite, se consacrer aux textes contemporains est un autre défi. Enfin, proposer dans ce numéro Spécial Amériques des auteurs aussi divers que Alice Munro, Jamaica Kincaid,("Le dimanche, essaie de marcher comme une dame et pas comme la catin que tu es vouée à devenir") Mavis Gallant ou Roberto Bolano , pour les plus connus, mais aussi mettre en lumière Amy Hempel (et hop un de ses recueils préfacés par Véronique Ovaldé sur ma table de chevet) ou Karla Suarez est un autre défi, brillamment relevé. rue-saint-ambroise.png
Et les marque-pages de pleuvoir et les envies de découvrir plus avant certains auteurs de faire monter la liste des livres à lire !

Cuné a été aussi emballée !

Rue saint Ambroise.

23/11/2015

Les lumières de Central Park

"Chacun connaît parfaitement les blessures, les défauts et les faux-semblants de l'autre, si bien qu'en couchant ensemble ils ont l'impression de coucher avec une partie d'eux-mêmes qui a échoué, comme un film pornographique aux dialogues familiers."

Commencé par le récit d'une mère intrusive qui s'immisce dans la vie amoureuse de son fils, le recueil de nouvelles de Tom Barbash se clôt par celui d'un fils qui ne supporte pas de voir son père, veuf depuis peu, devenir l'enjeu de rivalités féminines. Renversement de situations, comme pour nous dire que les rôles sont interchangeables et que, quelque soit leur âge, les héros de ces textes connaissent tous l'ultra-moderne solitude chantée par Souchon.tom barbash
Pourtant, le mot n'est jamais écrit, jamais prononcé et Timkin, quitté par sa femme en novembre, n'annule pas la soirée traditionnelle lors de la parade des ballons géants, affirmant que son épouse est en déplacement professionnel.
De la même façon, un apprenti agent immobilier véreux, paumé au milieu de la cambrousse, se lie d'amitié avec un couple de vieillards isolés pour mieux les gruger. Mais le dénouement, pour attendu qu'il soit, n'en sera que plus poignant par la réaction à la fois pleine de bienveillance et de lucidité des personnes apparemment lésées.
Vies qui se frôlent, vies fêlées ou fracassées,  la fragilité est partout présente.L'émotion est aussi palpable mais toute en retenue et ,même quand le drame surgit, le pathos est toujours absent. Tom Barbash est un nom à retenir !

 

Les lumières de Central Park, Tom Barbash, traduit ,avec beaucoup d'élégance, de l’américain par Hélène Fournier, Albin Michel 2015, 255 pages.

12/11/2015

Le Mur de mémoire...en poche

"Un visionneur de souvenirs rencontre une gardienne de souvenirs."

Six nouvelles pour un recueil où le thème de la mémoire constitue un fil rouge. Un thème qui apparaît parfois de manière marquée (dans le premier texte qui donne son titre au recueil) ou de manière plus subtile, dans les cinq autres.
Se déroulant dans différents pays et à différentes époques ( de 1936 à un futur tout proche), ces nouvelles savent à chaque fois nous toucher au cœur car Anthony Doerr, maniant l'ellipse en virtuose, attend parfois le tout dernier moment pour révéler un infime détail qui fera résonner le récit avec une tonalité différente.anthony doerr
Que ce soit des paysans chinois qui emportent les os de chats morts depuis longtemps car ils quittent leur village qui sera submergé par les eaux d'un barrage ou une petite américaine, transplantée en Lituanie avec trois ballots de vêtements trop petits et un chien, qui s'obstine à pêcher l’esturgeon dans un fleuve où il a disparu, ou cet africain du Sud qui fait la queue pendant des heures devant un dispensaire avec son fils malade, tous les personnages savent nous émouvoir sans pour autant que le récit sombre dans le pathos car Anthony Doerr sait trouver le détail à la fois révélateur et efficace qui nous les rend proches.

Un grand bonheur de lecture.

Le Mur de mémoire, Anthony Doerr, traduit de l'anglais (E-U) par Valérie Malfoy, livre de poche 2015, 325pages

10/06/2015

L'art de voyager léger et autres nouvelles

"Elle s'habillait toujours au lever du soleil, chaudement et avec enthousiasme. Elle boutonnait soigneusement ses pulls et son pantalon de moleskine autour de sa taille généreuse et une fois ses bottes enfilées et ses cache-oreilles baissés, elle s'installait devant l'âtre dans un état de bien-être que rien n'aurait pu perturber , parfaitement immobile et l'esprit libre de toute pensée, tandis que les flammes réchauffaient ses genoux. Elle accueillait chaque nouveau jour de la même manière et attendait l'hiver avec la même constance."(p.96-97)

Quel bonheur que ces textes célébrant le rituel, le chez soi, le sentiment de "sécurité absolue" et ceci de l' enfance d'une narratrice , qu'on peut supposer être l'auteure , au dernier été sur une île qu'on pourrait identifier comme celle évoquée dans Le livre d'un été (clic).tove jansson
Seul le dernier texte, donnant son titre au recueil (le seul titre relativement original par rapport aux autres, nettement plus ternes) met en scène un personnage masculin, mais les thèmes restent les mêmes.
En quelques pages, Tova Jansson crée un univers où l'enfance se déroule dans une grande liberté, au sein de la nature, où l'on est attentif aux sensations, aux sentiments. Des textes en apparence anodins mais où l'on ressent une grande intensité , une grande attention à ce qui fait la vie même.
Un huis-cos sur une île entre une femme et un écureuil, les sentiments exacerbés d'une enfant qui "courtise" un adulte , un Noël dans une famille à la fois bohème et soucieuse des traditions, une "expédition" qui pourrait mal tourner , autant de petits moments dont se dégage le plus souvent "un grand sentiment de quiétude". Et zou, sur l'étagère des indispensables !

L'art de voyager léger, Tove Jansson, traduit du suédois par Carine Bruy, livre de poche 2015, 165 pages qui résonnent en nous.

 

Ps: parfois les livres se prolongent de manière involontaire et opportune : Moan Chollet évoquait les Mommins  (imaginés par Tove Jansson)et le chez soi, j'ai enchaîné avec ces textes dont je guettais  fébrilement la parution...

07/05/2015

L'amour, en théorie

"C'est pour ça qu'en tant qu'enfant qui avait grandi dans ce Minnesota triste et sinistre, elle avait eu la santé fragile, avait-elle déclaré à ses amis de la fac de la côte est: elle avait souffert d'une carence en ironie."

Dès la première phrase de la première nouvelle, j'ai été ferrée : "Depuis que son compagnon l'a quittée pour un ashram situé dans les Catskills, Renee Kirschbaum cherche la bagarre avec des inconnus." Voici une manière bien énergique (et bien peu orthodoxe !) d'empoigner la réalité car comme le rappelle en exergue la citation de Swami Sivanada (rappelée régulièrement dans mon cours de yoga quand je le fréquentais encore): "Une once de pratique vaut mieux que des tonnes de théorie ".
Le problème étant pour tous les héros /héroïne des nouvelles de E. J. Levy que la théorie de l’amour , ils connaissent mais  se fracassent régulièrement contre le mur de la réalité de ce même sentiment.
Quel que soit leur âge, trentenaires ou septuagénaires, leur orientation sexuelle,  tous peinent à concilier pratique et théorie. e.j.levy
Il est vrai que le destin se montre souvent bien cruel , accumulant sur leurs têtes mini tragédies matérielles et mauvais tour du destin: comment lutter quand votre ami se fait nonne car elle veut des sentiments qui durent ?
Sur un thème déjà bien exploité, par son humour, sa bienveillance , son grand sens de l'observation et de la psychologie , sans oublier  un style très imagé  délectable, E. J. Levy nous entraîne à sa suite à la rencontre de personnages qui deviennent aussitôt nos amis . Un livre bruissant de marque-pages qui m'a rappelé l’univers de Lorrie Moore. Et zou, sur l'étagère des indispensables !

Cuné a aussi été séduite !

06/05/2015

Le paradis des animaux

"C'était un mensonge. J'étais un homme qui tissait des promesses sur la trame de la tristesse, le genre de promesses que la vie avait bien peu de chances de vous permettre de tenir."

Les personnages des douze nouvelles composant ce recueil sont des gens ordinaires. Ils ne sont pas "stupides" mais, pour certains d'entre eux" simplement sous-performants, des gens qui ,après l'université , avaient opté pour la sécurité d'un travail facile."
Leurs narrateurs, à une exception près, sont des hommes qui ne savent pas forcément maîtriser leurs émotions et que la vie a pas mal malmenés, sans que forcément ils réagissent de la manière adéquate, sans jamais être tout à fait à la hauteur des attentes de leurs compagnes..
David James Poissant, dans un style extrêmement évocateur, nous les peint avec beaucoup de délicatesse, sans jamais les juger. De petites touches d'humour émaillent ces textes extrêmement touchants mais sans pathos, où l'on sent une grande maitrise de l'écriture et un grand sens de l'observation.david james poissant
Des situations sur le fil du rasoir (le groupe de paroles où les participants se livrent, de manière implicite, à un concours de malheurs ), les regrets, les remords, les rancunes, sont toujours éclairés de lueurs d'espoir, parfois malicieuses comme la fin de "James Dean et moi", mettant en scène un Beagle jaloux.
Quant au père du texte inaugurant ce recueil qui balance littéralement par la fenêtre son fils quand il découvre l'homosexualité de ce dernier, une chance de rédemption lui sera peut être offerte  le temps d'un road-trip cathartique , empli de souvenirs ,dans la nouvelle qui clôt le livre.
Une découverte qui file directement sur l'étagère des indispensables !

Le paradis des animaux, David James Poissant, traduit de l'anglais (E-U)  avec beaucoup de sensibilité par Michel Lederer Albin Michel  2015 , 333 pages qui font battre le cœur .

07/03/2015

Nous sommes tous des féministes

 

Avant même de connaître la signification de ce mot, Chimamanda Ngozi Adichie était une féministe , aux dires de son meilleur ami. C'est l'une des nombreuses anecdotes émaillant cette conférence ,pragmatique ,claire  et pleine d'humour,dont nous avons ici une version modifiée.chimamanda ngozi adichie
Voyageant entre Nigeria et États-Unis, l'auteure d'Americanah a de quoi enrichir sa vison de la situation des femmes et établir des points de comparaison entre l'Afrique et le continent américain. Certains aspects apparaîtront peut être évidents, vote simplistes , mais comme elle le souligne elle-même : "Je commets souvent l'erreur de croire que ce qui est évident pour moi l'est aussi pour les autres."

à noter un glissement de sens dans la traduction du titre original : "We shoul all be feminists" (nous devrions tous être féministes), probablement par contamination d'un slogan connu... (traduction  Sylvie Schneiter)

Une nouvelle,"Les marieuses",  édifiante et reprenant certains des thèmes évoqués dans le roman  évoqué ci-dessus, extraite du recueil Autour de ton cou, accompagne et illustre ce texte. On y voit les désillusions successives d'une jeune nigériane qui vient d'accepter un mariage arrangé avec un compatriote et accompagne son "mari tout neuf", futur médecin, aux États-Unis où il réside et veut s'intégrer à tout prix.
Le décalage est rude entre ce qui lui a été vanté comme un parti particulièrement intéressant et valorisant et la réalité prosaïque  : "Pas un mot sur les ronflements  désagréables, pas un mot sur les maisons  qui s'avèrent des maisons handicapées de l’ameublement." Pas de pathos, l'héroïne n'est pas une oie blanche et elle a de la ressource, mais une écriture efficace et pleine de vie.

traduction de Mona de Pracontal.

Nous sommes tous des féministes, Chimamanda Ngozi Adichie, Folio 2 euros. 2015.

28/01/2015

Un membre permanent de la famille

"Ils ne sont pas inquiets pour Ventana: maintenant qu'on l'a filmée pour la télé, elle a accédé à un autre niveau de réalité et de pouvoir, un niveau plus élevé que le leur."

De la permanence, voilà bien ce qui manque , entre autres, aux personnages des douze nouvelles de ce recueil de Russell Banks.russell banks
Saisis à des moments où leur vie vacille de façon ténue ou plus dramatique,l'auteur sait capter,toujours avec bienveillance, mais avec une lucidité extrême, les moindres oscillations de leurs sentiments.
Qu'il dépeigne les non-dits qui se révèlent dans une réunion d'artistes et d'intellos , l'effritement d'une famille entériné par un deuil imprévu,les espoirs d'une femme noire modeste ou les glissements de personnalité d’une femme rencontrée par hasard, il règne toujours dans ces textes une grande tension qui tient le lecteur en haleine, l’entraînant même parfois ( ce fut mon cas, en tout cas) à différer la lecture d'un texte, en l'occurrence, "Blue".
Un style magistral ,des récits d'une grande intensité dramatique font de ce recueil une totale réussite !

Et zou,sur l'étagère des indispensables !

Le billet de Clara, la tentatrice  !

Un membre permanent de la famille, nouvelles traduite de l 'américain par Pierre Furlan, Actes Sud 2015, 239 pages denses.

12/11/2014

Les remèdes du docteur Irabu

"Yûta trouvait bizarres ceux qui écoutaient des chanteurs occidentaux mineurs. Dans sa classe, il y avait un drôle de type qui écoutait Björk. Autant dire que personne ne lui adressait la parole."

Stressés, inhibés, paranoïaques, atteint de Troubles obsessionnels Compulsifs, accros aux textos ou au sport, tels sont les patients d'un excentrique psychiatre obèse qui roule en Porsche caca d'oie. Flanqué d'une infirmière exhibitionniste,il administre à tour de bras piqûres ,conseils loufoques et montre une fâcheuse tendance à s'immiscer dans la vie de ses patients.hideo okuda
Totalement désinhibé, le docteur Iriba, contrairement à ses patients, obsédés par le regard, le jugement des autres, a pour philosophie "de faire tout ce qui [lui] passe par la tête" , envoie allègrement balader tous les fondements de la psychiatrie , "L'enfance et le caractère , ça ne se guérit pas, alors je ne vais sûrement pas perdre mon temps à vous interroger là-dessus." et se moque bien de ne pas avoir d'amis.
Iconoclaste et insouciant, le docteur Iriba nous offre par le biais de ces cinq thérapies un portrait de la société japonaise décapant et parfois rugueux ,car la violence verbale ne fait pas défaut loin s'en faut !

Un cran en dessous de ce que j'en attendais au vu de la critique de Telerama mais un bon moment de lecture néanmoins.

Une dernière réflexion d'un patient d'Iribu, pour la route : "Dans le monde, il y avait ceux qui donnaient des soucis aux autres et ceux qui se faisaient du souci. Iribu appartenait à la première catégorie, et lui à la seconde. C'était parce que les angoissés allaient jusqu'à assumer les soucis  que n'avaient pas ceux qui en donnaient aux autres que le monde vivait en paix."