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29/05/2017

Un chien en ville

"Pas étonnant que l'homme nous ait créés à son image: demi-démon, demi-clochard."

Bâtards ou chiens de race, ils arpentent seuls, bien ou mal accompagnés, les rues de douze capitales du monde, une par nouvelle.jules gassot
Bien que tenaillés par la satisfaction de leurs besoins primaires , ces canidés prennent le temps d'observer avec acuité les humains qui croient les posséder. Adoptant un ton souvent canaille, ils détaillent ainsi nos obsessions futiles, nos amours, nos vies  souvent ratées.
Aimant beaucoup les chiens et la littérature, je crois que j'attendais trop de ce recueil qui n'a su me faire sourire qu'une seule fois, à la toute fin du premier texte. Le reste m'a paru assez banal, manquant par trop de chien.

Merci à l'éditeur et à Babelio pour l'envoi.

26/05/2017

Nouvelles Le Un (ailleurs)

"Ailleurs est réjouissant parce qu'il n'est pas exil, ilM7857H_cache_s212017.jpg est une épopée choisie, la possibilité de retour existe." (Valentine Goby)

"Ailleurs" est un mot protéiforme, un "mot blanc" pour Valentine Goby, c'est à dire un de ces termes"émotionnellement neutres, qui ne s'animent, ne deviennent signifiants, qu'habités par une histoire singulière". Et des histoires singulières, autobiographiques ou fictives ce recueil de nouvelles n'en est pas avare.Jugez un peu. C'est d'abord Lydie Salvayre  qui nous prend à partie, s'emportant contre cet ailleurs qu'on veut nous vendre à tout prix, refusant de "s'illusionner à bon compte", avant de terminer par une pirouette. En cela, elle rejoint d'une certaine manière  Véronique Ovaldé, plus ambiguë dans sa relation à l'ailleurs.
Quant à Valentine Goby,elle tisse deux conceptions opposées mais se rejoignant dans la tendresse que distille ce texte, le plus riche sans doute de ce recueil.
Très émouvante aussi la nouvelle de Karine Tuil, évoquant cet ailleurs définitif vers lequel son père est parti, revisitant sa relation avec le disparu à l'aune du film "Toni Erdmann".
Melin Arditi se penche quant à lui sur d'autres liens familiaux plus douloureux, ceux unissant Van Gogh à son père.
Traverser la frontière est aussi un thème qui revient dans ces textes, que ce soit par le biais de ces enfants rats qui , via les égouts passent du Mexique aux États-Unis, découverts grâce à J.M.G Le Clézio,ou la rêverie de l'héroïne de Catherine Poulain. Rêver, les héros de Nathacha Appanah, le font aussi sur la jetée où se fracassent leur existences.

Un recueil riche et varié à découvrir en librairie ou chez son marchand de journaux.

19/05/2017

Fendre l'armure

Grâce à lui, qui avait été abandonné et qui m'avait attendu sagement la première nuit, qui avait pas douté une seule minute que j'allais revenir le chercher et qui maintenant comptait sur moi pour son bien être, j'ai été mieux. Je ne dis pas heureux, je dis mieux."

Leur armure, ils l'ont forgée consciemment ou pas, qu'ils soient "fantassin du capitalisme",employée d'animalerie, chauffeur routier ou  expert en bâtiment. Pour échapper à un deuil, à un amour sans espoir ou à un destin inscrit d'emblée dans l'origine sociale ou dans un corps avantageux.
Par la grâce d'une rencontre improbable, le plus souvent éphémère, mais marquante, ils vont pouvoir Fendre l'armure, laisser libre cours aux émotions qu'ils avaient soigneusement cadenassées, ôter le caparaçon que leur éducation ou leur volonté leur a légué et dont ils ne remarquent même plus le poids, restant imperturbable dans les situations les plus éprouvantes.anna gavalda
Ce sont deux femmes qui échangent dans un petit appartement, lovées dans un canapé aux allures de contes de fées réconfortant, deux voisins partageant la même passion pour les chaussures, un père qui sait interpréter  avec beaucoup d'humanité la "grosse bêtise" de son fils , pour ne citer que ceux qui mo'nt le plus touchée.
Alors oui, d'aucuns diront que Gavalda n'est pas une grande styliste, même si ici l'oralité qu'on lui a tant reprochée apparaît nettement moins et de manière plus juste, mais sa tendresse, son attention à d'infimes détails, sa malice dans la chute de la dernière nouvelle, sous forme de clin d’œil au lecteur, et surtout l'émotion qu'elle fait naître chez lui, fait qu'à son tour celui-ci ne peut que Fendre l'armure .

Fendre l'armure, Anna Gavalda Le Dilettante 2017.

 

Cuné m'avait donné envie.

12/05/2017

L'aventure, le choix d'une vie

"Le corps retient mieux les leçons que l'esprit, il a cette mémoire de forme qui rend inoubliables les expériences que nous lui faisons subir."

Pascal Manoukian

L'avantage d'un recueil de nouvelles groupées autour d'un même thème est multiple: on découvre des auteurs chéris sous un autre jour (Valérie Zenatti en apprentie journaliste à Sarajevo),tandis que d'autres restent fidèles à eux mêmes (Sylvain Tesson) et  on en découvre d'autres. alexandra lapierre,pascal manoukian,sylvain tesson,valérie zenatti
Celui qui a su m’enthousiasmer par son récit à la fois concis, riche, dense et nourri de réflexions intéressantes est sans conteste Pascal Manoukian que beaucoup d’entre vous connaissent déjà.
Notons au passage qu’il me semble bien avoir déjà lu le texte d'Alain Mabanckou alors que la couverture annonce "inédit"...

Gérard Chaliand, Patrice Franceschi, Alexandra Lapierre, Alain Mabanckou, Pascal Manoukian, Michel Moutot, Yann Queffélec, Sylvain Tesson et Valérie Zenatti. Points Seuil 2017

13/02/2017

Nouvelles définitions de l'amour

"Nous sommes un couple uni dans nos précipices, dit Rudi Thomas après un long silence, et il pose son micro sur la table basse devant lui."

Les histoires d'amour, surtout dix à la suite, ce n'est pas vraiment ma tasse de thé. Mais, j'ai dévoré goulument ces textes de Brina Svit, appréciant les changements d'ambiance, de tons, son art de l'ellipse, sa sensibilité et sa volonté de ne pas céder à l'art trop usité de la chute, encore moins à la volonté de porter un jugement sur ses personnages.brina svit
Avec une prose en apparence très simple, la nouvelliste brosse le portrait de personnages en rupture, à des moments charnières de leur existence mais sans jamais forcer le trait, appuyer sur le pathos. Les fins, souvent ouvertes, laissent libre cours à notre imagination et ne débouchent pas forcément sur le happy end de rigueur.
Suivant son âge, ou sa situation personnelle on s'attachera davantage à telle ou telle nouvelle, mais on appréciera dans toutes le choix pertinent de détails qui permettent de donner de la chair aux personnages: l'art de confectionner un repas succulent avec presque rien, une collection de chaussures ou de noms d'oiseaux, le fait de ne pas posséder de table pour prendre ses repas...
Sans avoir l'air d'y toucher, Brina Svit dynamite en douceur les clichés amoureux ( l'usure du temps, la mort qui rôde, la deuxième chance, l'éloignement, la peur de la solitude, l’amitié amoureuse, les  différences de tous ordres...) et nous  quittons son recueil le sourire aux lèvres. à lire et relire !

Nouvelles définitions de l’amour, Brina Svit, Gallimard 2017

 

Kathel et Cuné m'avaient donné envie.

 

De la même autrice:  clic

19/10/2016

Que la fête commence !

"La catastrophe était arrivée. le mot de trop avait fait exploser la Matrice. Tout était à refaire, des années de travail seraient nécessaires. Albert était perdu."

J'accepte rarement des livres envoyés parles auteurs mais là j'ai fait uen exception pour Emmanuelle Cart-Tanneur qui a su trouver les mots pour me convaincre.

emmanuelle cart-tanneur


Les mots, d’ailleurs ,sont au cœur des ces trois nouvelles. Que ce soit Jan, écrivain en mal d'inspiration qui les cherche en vain ; Albert qui les éradique ou les introduit au contraire au sein de la Matrice qui les recense; ou bien encore Fred et Lisa, personnages de papier qui tentent de les inspirer à Jan dans le texte qui clôt cet opus.
La plume d’Emmanuelle Cart-Tanneur file avec aisance et nous transmet cet amour des mots dont on sent qu'il l'anime avec intensité.

Un petit plaisir à (s')offrir !

Que la fête commence !, Emmanuelle Cart-Tanneur 2016, Éditions Zonaires, 44 pages qui peuvent voyager sans problèmes!

Les éditions Zonaires clic

10/10/2016

Comme une respiration

"  Le curé affirme:
"C'était bon, mais le service est  trop long"
-C'est comme moi, réplique Nathalie, quand je vais à la messe, je trouve ça trop long mais je ferma gueule.
-Nathalie, soupire Dominique.
-Oh, ben écoute, de temps en temps, ça fait du bien !"

J'ai un problème avec Jean Teulé: je le trouve infiniment sympathique, son sourire, sa bienveillance et sa voix me font craquer et si je l'entends ou le vois , je craque et achète instantanément ses livres (il n'a pas réussi pourtant à me convertir aux romans historiques, son pouvoir a  donc des limites).jean teulé
C'est donc quasi hypnotisée que j'ai acquis Comme une respiration que La Grande Librairie avait un peu survendu.
Des textes courts,anecdotes croquées,tendres souvent, drôles parfois, une évocation discrète du changement de vocation de son amoureuse Miou-Miou (qui devait devenir tapissière,) l'histoire du prof de dessin qui a changé le destin de l'auteur (qui perd un peu de sa fraîcheur car rebattue dans les médias), tout ceci est agréable mais reste un peu trop léger...

Comme une respiration, Jean Teulé, Julliard 2016, 153 pages .

29/06/2016

Histoires

"Il n'avait pas peur; il se contentait d'être, dans la coulée des jours, entre la maison, la cour, et le jardin."

Les nouvelles qui composent ce livre-Marie-Hélène Lafon préfère ce terme à recueil car"livre bien plus que recueil, rassemble et ramasse, embrasse et noue d'un seul geste textuel, d'un seul élan, les pièces et morceaux qui le constituent."- nous disent un monde fluide et dense, organique.
Un monde où la maison est un lieu essentiel, avec lequel se fonde quasiment la viande des humains. Elle leur survivra, leur assure même parfois la garantie d'une mort rapide, comme dans "La maison Santoire."
Les humains, eux, sont avares de mots et leurs gestes traduisent davantage leurs émotions. Tout est contenu, parfois jusqu'à l'implosion.marie-hélène lafon
Marie-Hélène Lafon nous dit le temps qui passe, un monde quasi disparu , où des rituels infimes, le choix d'un type de tasse est plus révélateur qu'un long monologue. On se laisse captiver par ces textes qui font parfois écho à des romans, l'autrice nous en éclaire la genèse dans un dernier texte où elle nous révèle aussi sa volonté: "En trois pages, en dix ou en trente, il faut, il faudrait tout donner à voir, à voir et à entendre, à entendre et à attendre, à deviner, humer, sentir, flairer, supposer, espérer, redouter. Il faut, il faudrait tout ramasser, tout et tout cracher; il faut que ça fasse monde, ni plus ni moins qu'un roman de 1 332 pages, que les corps y soient, que al douleur y soit, la couleur, et le temps qui passe, ou ne passe pas, et la joie, et les saisons et les gestes, le travail, les silences, les cris, la mort, l'amour, et la jubilation d'être, et tous les vertiges, et les arbres, le ciel et le vent. Il faudrait."

On peut la rassurer: tout y est.

Un grand coup de cœur !

Merci à Clara pour la découverte ! (nos marque-pages sont totalement placés à des endroits différents!)

13/06/2016

La pluie de l'aube

"Je pense souvent à ce vieux dicton: "Un homme se déplace pour rester vivant, un arbre ne se déplace pas pour rester vivant." Et moi, je ne suis qu'un vieil arbre, j'évite de me déplacer."

Comme Guan Jian le rappelle "Depuis la dynastie Tang, les Chinois voyagent. Partir loin de chez eux ne leur fait pas peur, ils savent s'adapter à toutes les situations et trouver leur place à l'étranger. "C'est donc l'histoire d'une famille dont certains membres vont s'installer en France en 1921, avant de retourner au pays natal, en pleine Révolution. Quatre générations du début du XXème siècle à nos jours, dont l'histoire s'articule en neuf nouvelles, pour suivre l'évolution d'un pays qui se réinvente sans cesse.
De Yang Shan Shan, la première femme chinoise à obtenir son diplôme de docteur en médecine à Paris, rentrée en Chine pour aider au développement de son pays mais qui sera broyée par la Révolution culturelle, au grand- -père qui soliloque ou bien encore à Julien , devenu un fantôme  se berçant à longueur de temps, nombreux sont les personnages à avoir souffert. Mais, chacun d'entre eux à sa façon, soit par la poésie, soit par un humour discret, parvient à faire un pas de côté et si la mort est présente, c'est toujours de manière discrète.guan jian,chine
Il y a beaucoup de délicatesse et de pudeur dans ces textes courts mais puissants et chacun des membres de cette famille nous devient vite familier.
Guan Jian ,en 123 pages sensibles, réussit un tour de force: raconter une saga  qu'on n'oubliera pas de sitôt.

La pluie de l'aube, Guan Jian,Zonaires éditions 2016.

J'accepte très rarement les propositions d'auteur mais ce recueil étant sous le double "marrainage" de Françoise Guérin (qui signe la préface) et de Patricia Martin de France Inter (qui avait reçu l'autrice) , clic,  je ne pouvais qu’accepter.

 

05/06/2016

11 nouvelles supplément à "le un"

"Je n'arrive pas à comprendre l'obsession de rattacher un écrivain à son lieu d'origine. Il est de l'endroit où il est né, mais s'il écrit  c'est pour être ailleurs. Comme on lit aussi pour voyager. Les polices du monde voudraient avoir l'adresse où se rendent tous ces écrivains et lecteurs afin de les empêcher de revenir. Éliminer d'un seul coup tous les rêveurs, un vieux rêve du pouvoir. Personne n' a jusqu'à présent pipé mot à propos de ce lieu invisible à ceux qu'un pareil début ne remue de toutes les fibres de leur être: "Il était une fois..." Le seul indice qu'on a de l'existence d'un tel lieu est ce petit dialogue surpris entre un écrivain et un lecteur:

-d'où venez-vous ?

-De nulle part.

-Joli coin."(Dany Laferrière)

Déniché par hasard sur une table de ma librairie préférée, ce petit recueil de nouvelles inédites,  hors-série de Le Un , édité en partenariat avec France 5 et la Grande Librairie est un pur concentré de bonheur !
Placé sous le thème de l'ailleurs, ces textes offrent à des auteurs aussi dissemblables que Nancy Huston, Erri de Lucca, Marie-Hélène Lafon, Leïla Slimani, Irène Frain, Dany Laferrière,  Michel Quint, William  Boyd, Patrick Grainville ou Tahar ben Jelloun l'occasion d'explorer leur géographie, intime ou non, de cet autre part multiforme.nouvelles_1464330543.png
Irène Frain, partant du territoire de l'enfance, est la première à cartographier avec précision les catégories enfantines, hiérarchisées avec finesse"pour appréhender l'espace", plaçant en haut de son hit-parade personnel cet ailleurs longtemps repoussé et qui déclenchera, elle le découvrira a posteriori, son écriture. Une source inépuisable de liberté car "l'ailleurs est en moi."
 L'héroïne de Marie-Hélène Lafon le trouve quant à elle dans  un bois , dans une promenade devenue un rituel qui la ressource et dont elle emporte les bénéfices.: "on n'a pas de mots pour ça, elle n'en a pas, elle sait seulement que le silence du bois lui traverse le corps, c'est une affaire de corps." Un bois comme une source d'énergie, liée aux bêtes, quelque chose qui "vous prend au corps, et ne vous lâche plus, vous cueille et vous arrache, vous caresse et vous broie, vous remue, vous retourne. On n'a plus qu'à se laisser faire, ou à s'en aller."
à l'obscurité du bois s'opposent la lumière éblouissante et flamboyante de la nouvelle de Patrick Grainville évoquant le musée Picasso d'Antibes et les destinées qui se sont croisées en ce lieu. Si William Boyd nous emmène découvrir les Brésiliens et la musique brésilienne, Erri de Luca, quant à lui, parti chercher la tombe de Borges, découvrira sa maison et les traces de toutes une génération massacrée.
Si le héros de Tahar Ben Jelloun vit une expérience hors du commun dans le désert, point n'est besoin d'aller aussi loin pour Leïla Slimani, une simple rêverie suffit. Ou bien comme dans le texte de Michel Quint une microbrasserie en face de la gare de Lille.
Terminons avec Nancy Huston,  qui, forte de ses multiples dépaysements, évoque les dysfonctionnements de nos vies à un vieil Indien imaginaire et brosse un portrait sans concession de nos sociétés. La dernière phrase de son texte offre une parfaite conclusion : "En somme, plus je voyage, moins j'ai de repères , de fierté, de certitudes."Se dépayser" de cette manière-là est une grande leçon philosophique. Pas rassurante pour deux sous, mais édifiante.
Je vous le recommande."

Pour 5,90 euros, on aurait tort de s'en priver !