25/10/2014

Coquelicot et autres mots que j'aime

« Je suis une nomade empêchée. »

Les mots, elle les chante, elle les enchante pour les petits et pour les grands, mais c’est la première fois (merci, Philippe Delerm !) qu’elle nous les offre sous forme de livre. Un recueil savoureux où Anne Sylvestre , tout à la fois évoque , par petites touches, des souvenirs, des sentiments, des sensations mais aussi se montre malicieuse voire délicieusement critique quand elle personnifie et croque le portrait de « Baliverne et Billevesée », deux commères comme nous en connaissons tous !anne sylvestre
Les mots, elle en savoure les sonorités et les couleurs, voire les odeurs (cf « Frangipane ») dans des textes jubilatoires où l’on sent le plaisir de  les prononcer, de jouer avec eux, avec le rythme qu’elle leur imprime. Et les textes en prose de flirter avec la poésie…
Des textes qui célèbrent aussi la nécessité des petits mensonges, la lenteur des lectures et relectures de l’enfance, la chaleur de l’édredon, « cette caverne, ce terrier de marmotte pour survivre à la nuit. », la « doublure légère » des mots mal compris, détournés.
On sent l’âme à la fois légère et bien trempée de l’artiste qui a su tracer son chemin à l’écart des sentiers battus. 192 pages à déguster , bien au chaud, sous un édredon.

« En attendant la fin du monde et de nous, mentons mais avec délectation. »

Coquelicot et autres mots que j'aime, Anne Sylvestre, Points Seuil 2014.

24/10/2014

Dans la peau de Sheldon Horowitz ...en poche

"-Ne vieillis pas , lui recommande-t-il. Si Peter Pan apparaît, suis-le."

"Un sniper américain , sénile, de  quatre-vingt-deux ans serait poursuivi par des Nord-Coréens dans toute la Norvège après avoir fui une scène de crime. Avant ou après le meurtre."Ainsi Sigrid, policière norvégienne résume-t-elle un peu sommairement la situation. On pourrait préciser que Sheldon Horowitz est juif, qu'il vient de s'installer en Norvège chez sa petite-fille-sa seule famille restante-et que l'objectif de cette course-poursuite est de sauver la vie d'une petit garçon Serbe.
On ajoutera aussi que Sheldon ,qui entretient des liens bien particuliers avec son passé ,est fichtrement débrouillard, comme Huckleberry Finn un de ses modèles , que c'est un manipulateur né et qu'il est absolument craquant ! derek b miller
Tendresse (jamais niaise), humour mais aussi vrai suspense qui fait battre le coeur, tous les ingrédients d'un excellent roman et un épilogue qui d'abord m'a laissée un peu sur ma faim mais après réflexion est totalement en accord avec l'esprit du livre. Un premier roman qui crée vraiment un univers, avec des personnages  attachants et des références historiques qui lui donnent un arrière-plan très intéressant. De la belle ouvrage et un grand-père que l'on n'oubliera pas de sitôt ! à découvrir de toute urgence !

23/10/2014

Le blues du braqueur de banque...en poche

Quand on aime la saucisse rouge et qu'on respecte la loi, mieux vaut ne pas savoir comment l'une et l'autre sont élaborées."

Max, spin doctor du premier ministre danois, a assassiné son employeur. Peut être parce que ce dernier ne souhaitait plus être seulement une marionnette ...
C'est à un fameux challenge que va devoir s'atteler l'homme de l'ombre : se tirer d'une situation politique compliquée et rejeter la responsabilité du crime sur un autre. Tout irait pour le mieux, car Max est un petit génie,si une scoute un peu cruche ne venait jouer les mouches du coche .Max aura donc fort à faire en vue de la manipuler.41kxJM4CBNL._AA160_.jpg
Commencé comme un épisode de Columbo, nous connaissons déjà le coupable, le roman de Flemming Jensen va se révéler plus roué que prévu ,même si l'intrigue policière n'est qu'accessoire ici.
Le meurtre est en effet  le prétexte à une double manipulation: celle du lecteur qui ne découvrira qu'à la toute fin la signification du titre et celle de Signe, la scoute, à qui Max inflige une rhétorique iconoclaste et faussée. C'est donc à une joyeuse satire de la politique, parfois un tantinet trop bavarde , que nous invite Flemming Jensen , un auteur découvert grâce à cette couverture joliment mélancolique.

20/10/2014

Comme une bête

"Pim a fait son retour aux bêtes et il est temps de rebrousser chemin, de dégringoler la chaîne de la viande, de quitter l'étable pour retrouver la chambre froide, de reprendre sa place en bout de parcours."

Roman épique, quasi mythologique, Comme une bête nous propose un récit de formation: celui d'une jeune apprenti boucher, Pim.joy sormanjoy sorman
L'écriture s'y déploie, brassant des thèmes plus vastes que celui, terre à terre, à première vue, de la boucherie. Joy Sorman, transfigure le métier de boucher, nous propose une description hallucinante d'un abattoir (âmes sensibles s'abstenir)et interroge les liens qui unissent l'homme et l'animal.
Un roman entamé il y a un an, abandonné après la lecture de la scène de l'abattoir ,mais que j'ai finalement repris récemment quand j'ai appris que j'aurais en face de moi des adultes en reconversion dans le métier de boucher ! Une lecture revigorante pour qui n'est pas végétarien.165 pages charnelles,  piquetées de marque-pages.

 

Déjà sorti en poche.

18/10/2014

Idiopathie...en poche

"Meilleure elle était dans l'exercice de son travail, plus les gens la détestaient. De l'avis général, elle excellait dans son travail."

Séparés après une liaison tortueuse, Katherine et Daniel vont devoir se rapprocher pour faire face au retour d'un fantôme de leur passé: leur ami commun Nathan.9782757848043.jpg
Daniel a retrouvé l'amour mais il n' a jamais  été et ne sera jamais de taille à affronter son ex , reine du cynisme et de la mauvaise foi. Les retrouvailles s'annoncent donc plutôt compliquées...
Trentenaires narcissiques et par certains côtés encore puérils, Daniel , Katherine et Nathan prennent tour à tour la parole dans ce roman présenté comme une comédie à l'anglaise .
Si Sam Byers manie les mots avec une profonde jubilation et atteint souvent son objectif,nous faire sourire, voire pouffer, (j'ai adoré en vilaine que je suis l'exploitation de Nathan par sa mère)  il ne parvient pas toujours à donner de la densité à ses second rôles (j'aurais aimé que soient développés par exemple les personnages de la mère et de la sœur de Katherine). Il aurait sans doute fallu aussi tailler dans les discussions et les prises de tête intérieures entre les anciens amoureux (si je lui dis ça, elle va réagir comme ça mais...). Trop longues, elle ont failli m'occasionner un mal de tête et j'avais juste envie de dire à Daniel : Fais-toi une raison et tais-toi. Quant aux vaches, atteinte du syndrome du désœuvrement, elles sont le symbole d'une société en perte de sens. Elles n'en demandaient pas tant, les pauvres.
Bref, un premier roman presque réussi. ...,

17/10/2014

Baumes

Essences est une nouvelle collection de Actes Sud

Présentation de l'éditeur :"Le parfum éveille la pensée, il convoque les images de nos vies, il stimule le désir et délie la mémoire. “Essences” est une collection à travers laquelle se dévoilent de multiples imaginaires. Du récit au poème, de l’essai à la fiction elle deviendra miroir du temps, partition de l’effroi, de l’absence, du bonheur ou de l’éphémère, évocation des lointains ou des voyages perdus. "

 "non seulement un parfum te signe , ma belle, mais tu signes ton parfum."

Avoir un père qui travaille à Grasse dans une usine de parfums et parcourt le monde à la recherche de nouvelles senteurs n'est pas anodin ! L'auteure se découvre vite cernée par cet univers olfactif qui sature à la fois son espace et sa sa généalogie . Seule solution pour être visible: soit épouser parfaitement la parfumerie ,"soit je saute au pied de l'arbre et je sors du bois".
Ce qu'elle fera par le biais de l'écriture.valentine goby
Dans Baumes, l'auteure de Kinderzimmer(clic) nous livre un (court) récit autobiographique et  peint surtout la conquête d'une émancipation par rapport au monde du parfum et ,partant, du père. On sourit quand V. Goby regimbe à l'idée de lire Le parfum mais se trouve finalement séduite par ce roman de Süskind. On découvre "les joutes olfactives", enjeux de pouvoirs familiaux qui peuvent se jouer autour du choix d'un parfum...Et on voyage avec l'auteure dans l'univers sensuel et exotique des pays asiatiques dans lesquels elle a vécu. Le texte se fait nappe de parfum , nous entoure, nous séduit mais ne devient jamais entêtant car Valentine Goby se livre avec parcimonie, laissant la part belle au parfum et à ses liens avec l'écriture. 64 pages denses et embaumées. Une superbe écriture !

16/10/2014

Les femmes de ses fils...en poche

"Cela lui rappellerait que la vie  n'est pas seulement peuplée de moments de colère et de confusion, et de sentiments blessés."

Les trois fils de Rachel et Anthony sont maintenant mariés ,et pour certains père de familles, mais leur mère entend bien que ses enfants continuent à lui prêter allégeance. Son manque de tact va entraîner quelques remous dans les jeunes couples mais, les trois belle-filles, chacune avec des personnalités bien différentes vont tenter progressivement de réorganiser la constellation familiale et de redéfinir le rôle de chacun.joanna trollope
Que voilà un roman confortable ! Délicieusement britannique mais sans pour autant être poussiéreux ! les personnages sont croqués à ravir, la gamme des émotions analysée avec finesse et on se retrouve juste une peu désemparé que cela se termine si vite. à déguster que l'on soit dans l'un ou l'autre camp, ou dans les deux !

Petit bémol: la traduction, un peu bancale parfois.

15/10/2014

Le mur invisible

"On devrait placer des voitures dans les forêts, elles font de bons nichoirs."

Parfois, il faut du temps, beaucoup de temps, et un concours de circonstances favorables pour rencontrer un texte. Emprunté à deux reprises à la médiathèque, à vingt années d'intervalle , le roman de Marlen Haushofer n'avait pas su me toucher et je l'avais guère entamé. Il aura fallu l'insistance de Cuné (merciiii ! ), l'achat en format poche (la couv' est totalement inappropriée et ne me donnait guère envie) et la diffusion du superbe et hypnotique film de Julian Roman Pölsler pour que je me décide une bonne fois pour toutes.

Et là, l’histoire de cette femme qu'un mur invisible isole du reste d'une humanité pétrifiée et laisse, seule, en pleine forêt autrichienne, avec quelques animaux, je l'ai sa-vou-rée, la faisant durer le plus longtemps possible.marlen haushoffer
On peut y voir une réinterprétation de Robinson mais ici, pas de recréation acharnée d'un semblant de civilisation . L'héroïne se détache peu à peu des instruments de mesure du temps, adopte l'horaire des animaux, trouve un rythme de vie plus serein, se  devient de plus en plus poreuse à la nature qui l'entoure : "Quand mes pensées s'embrouillent, c'est comme si la forêt avait commencé à allonger en moi ses racines pour penser avec mon cerveau ses vieilles et éternelles pensées." Elle évoque très peu, par petites touches, sa vie antérieure, guère satisfaisante, et analyse avec lucidité sa tentation du suicide pour échapper à ce qu'elle appelle sa "captivité" . Seuls les liens particuliers (et richement décrits) qu'elle tisse avec les animaux domestiques ou sauvages qui l'entourent, l'empêchent de sombrer. marlen haushoffer
Description d'une solitude, analyse de ce qui fait l'humanité d'un être, Le mur possède une structure en parfaite adéquation avec son contenu. éloge des renoncements nécessaires, même si douloureux, ce roman possède une intensité dense et marquante.

Le billet de Cuné (encore merci d'avoir su trouver les mots ! )

 

Et zou sur ma table de chevet pour ce livre-compagnon, à lire et relire.

14/10/2014

Niki de Saint Phalle

"Tu es donc une de ces femmes d'écrivains qui font de la peinture ? "

De Niki de Saint Phalle je ne connaissais que les nanas de la fontaine de Beaubourg, une photographie la montrant tirant  au fusil sur ses toiles, l’inceste subi, son  premier mariage avec Harry Mathews et ses amours tumultueuses avec Tinguely. Quelques vagues clichés donc.bernadette costa-prades
L'expo du grand palais, que je ne désespère pas d'aller voir, m'a donné envie de découvrir plus avant cette femme et cette artiste que je devinais hors-normes.
Bernadette Costa-Prades, dans cette biographie d'une centaine de pages, choisit de s'appuyer principalement sur le texte de Catherine Francblin,Niki de Saint Phalle, la révolte à l’œuvre, Éditions Hazan 2013 et sur les textes autobiographiques de l’artiste. Le parti pris d'interpeller directement, en la tutoyant, par delà la mort, cette auteure d'utopies collectives , surprend de prime abord mais le lecteur se laisse facilement emporter par un texte fluide qui sait tout à la  fois souligner la singularité du parcours de l'artiste et de la femme.
On frémit quand on lit qu'un psychiatre a brûlé la lettre où le père de Niki  se repent d'avoir imposé l'innommable à sa fille, on  comprend mieux la relation qui l'unit à ses enfants, qu'elle confia à son premier mari, tout en continuant à les voir régulièrement, on admire l'énergie, l'inventivité et la liberté d'une créatrice qu'il ne faut pas réduire à ses seules Nanas gaies,colorées et puissantes. Une très bonne introduction à petit prix.

Niki de saint Phalle, Bernadette Costa-Prades, Libretto.6.70 euros.

11/10/2014

Je tue les enfants français dans les jardins..en poche

"Je me lève le matin pour aller passer quelques heures sous les crachats et puis je rentre."

"N'essayez même pas de faire cours, Mademoiselle. Sauvez votre peau.", tel est le conseil que son inspecteur a prodigué à Julia Genovesi, jeune prof d'italien dans un collège marseillais. Voilà qui est bien loin des attentes de la jeune femme et qui ne lui sera pas d'une grande utilité. Le jour où un des semi-délinquants qui "chauffent" les places de sa classe ira trop loin, Julia ne pourra s'appuyer ni sur ses collègues "ratatinés" ni sur sa hiérarchie, débordée, et ne voulant surtout pas faire de vagues. Elle ne pourra compter que sur elle-même et sur la haine qui l'habite, sentiment qui lui fait horreur.
Roman noir, très noir, Je tue les enfants français dans les jardins analyse de l'intérieur ce formidable gâchis qui est en train de se dérouler dans certains collèges.marie neuser
La narratrice réfute avec vigueur les thèses généralement avancées et balance par dessus bord bons sentiments et langue de bois. Le style est vif, acéré et sensible à la fois. Un premier roman comme un coup de poing.

Déniché à la médiathèque.

Je tue les enfants français dans les jardins, Marie Neuser, L'Ecailler 2011, Pocket 2014, 164 pages dérangeantes et c'est tant mieux!