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07/09/2017

Kentucky song...en poche

"Susanna était la personne la plus malheureuse de son entourage, et peut être le malheur était-il normal, peut être était-ce ce dont le reste du monde se contentait. Ronnie en voulait plus."

Roma, une petite ville du Kentucky. Tranquille, jusqu'à ce que ce que Ronnie, jeune femme aimant profiter de la vie à sa manière, disparaisse.9782253071044-001-T.jpeg
La première à donner l'alerte est sa sœur cadette, Susanna, qui mène une vie bien rangée de professeure et de mère de famille. Mais tous ceux qui, de près ou de loin, ont croisé la route de Ronnie, vont voir leur existence bouleversée par cette disparition.
Le roman de Holly Goddard Jones confirme tout le bien que j'écrivais déjà concernant ses nouvelles (clic): l'observation fine et précise des plus légères variations psychologiques de ses personnages, qui, quel que soient leur âge ou leur situation social nous deviennent très rapidement proches et le style, élégant et précis. Les plus légers relents de racisme ou de "conscience de ses privilèges" sont captés par la romancière.
Quant à la structure du récit, elle est riche en manipulations , alternant thriller psychologique et suspense policier, nous ménageant de nombreux rebondissements subtils et parfaitement amenés. Les 478 pages se tournent quasi toutes seules et sont riches en émotions. Un pur bonheur de lecture !

Kentucky song, Holly Goddard Jones, traduit de l'anglais par Hélène Fournier

06/09/2017

Mischling

"Il avait essayé de faire de nous des monstres. Mais, finalement, il était son propre défigurement."

Pearl et Stasha, douze ans,  sontjumelles et, selon la législation en vigueur sous le IIIème Reich , elles sont aussi Mischling, ( d'ascendance partiellement non-allemande , c'est-à-dire, dans la plupart des cas, juive).
Cette double particularité fait qu'une fois déportées à Auschwitz, à l'automne 1944, en compagnie de leur mère et de leur grand-père, elles seront
sélectionnées pour intégrer le "zoo humain" du Dr Mengele.affinity k
Sous des dehors extrêmement policés et souriants, celui qui se fait appeler par ses cobayes "Oncle" va, alors que l'armée soviétique est sur le points d'arriver au camp, séparer les jumelles et prendre la fuite.
Ses jeunes héroïnes utilisent le filtre de la fiction, de l'imaginaire pour survivre aux cruautés innommables qui leur sont infligées et aussi, tentent de manipuler avec leurs faibles ressources, cet "Oncle" monstrueux. Mais c'est surtout le lien indéfectible unissant les jumelles qui leur permet d’affronter le pire.
Alternant les points de vue des adolescentes, le roman relate tout autant la vie dans le camp que le chaos de l'immédiat après-guerre et en cela je l'ai trouvé extrêmement intéressant. Se basant sur une importante documentation , Affinty K réussit le pari d'une fiction à la fois crédible et déchirante, soulignant l'absurdité monstrueuse par exemple d'un match de football opposant détenus faméliques et gardiens, tandis que sur le bord du terrain pique-niquent sans vergogne les familles des dits gardiens.
Un roman que j'appréhendais vraiment de lire mais qui file directement, vu sa force, sur l'étagère des indispensables.

Mischling, Affinity K, traduit de l'anglais (E-U) par Patrice Repusseau, Actes Sud 2017, 362 pages piquetées de marque-pages

05/09/2017

La maladroite...en poche

"...et je me souviens que je me suis dit, Diana aura quand même eu droit à ce que maman pleure pour elle."

"Quand j'ai vu l’avis de recherche, j'ai su qu'il était trop tard." . Ainsi s'exprime dès la première ligne l'une des institutrices de Diana, celle qui avait donné l'alerte, dressant la liste des meurtrissures, blessures diverses que la petite fille expliquait à chaque fois soigneusement.
Tous ceux qui ont côtoyé Diana, huit ans, ont tenté ou non d'intervenir, prennent ici la parole, à l'exception notable de ses parents, et ces paroles distillent un profond malaise.
En effet, si chacun, professionnel, ou non, sent bien que les récits des parents et celui de Diana concordent trop bien, s'il y a suspicion de maltraitance, la rigidité du cadre institutionnel, le fait que les parents soient "soudés comme les mécanismes d'une machine, et la machine marchait toute seule", sans oublier "le nœud d'énergie, de résistance, dans ce petit corps sur cette chaise", rien ne  peut  freiner la tragédie qui se met en marche , quasiment dès la naissance de l'enfant.411P-S7-qvL._AC_US218_.jpg
La grande force du premier roman d'Alexandre Seurat est de ne jamais tomber dans le pathos, de ne jamais accuser qui que ce soit et surtout de donner la parole d'une manière qui sonne très juste à des personnes extrêmement différentes. La situation n'est jamais envisagée de manière sordide, voire méprisante. Tout est dans l'ambiguïté et dans la difficulté  que ressentent les différents témoins à poser des mots justes sur une situation qui se dérobe.
On lit ce roman d'une traite, la gorge serrée,car, même si on en devine l'issue, on ne peut s'empêcher d'espérer, et il entre en nous "par petits éclats, comme une multitude d'échardes dans la peau" avant de nous laisser groggy.

à lire et relire, un premier roman qui file droit sur l'étagère des indispensables.

 

La maladroite, Alexandre Seurat, Éditions du Rouergue 2015

04/09/2017

Vous n'êtes pas venus au monde pour rester seuls

"Je suis persuadé que si on arrête de raconter des histoires, on arrête aussi de vivre."

Le 29 juillet 2011, Sella observe ses voisins sous le choc de la mort de leur fille lors de la tuerie perpétrée par Anders Breivik sur l’île d’Utøya où soixante-neuf personnes, des jeunes pour la plupart, furent abattues.
Comment manifester sa compassion? Comment ne pas paraître intrusif, voyeur ?
Au fil des chapitres, alternant passé et présent, nous découvrirons que Sella et son mari ont eux aussi dû affronter un deuil personnel.eiving hofstad evjemon
Deuil collectif, deuil personnel, comment faire face, comment commémorer ou non, comment être solidaire de la douleur des autres  en trouvant la bonne distance ? Autant de questions que pose ce roman au rythme lent et tout en retenue.

Vous n'êtes pas venus au monde pour rester seuls, Eiving Hofstad Evjemon, traduit du norvégien par Terje Sinding, grasset 2017.eiving hofstad evjemon

 

03/09/2017

Les vies de papier...en poche

"La littérature est mon bac à sable. J'y joue, j'y construis mes forts et mes châteaux, j'y passe un temps merveilleux. C'est le monde à l'extérieur de mon bac à sable qui me pose problème."

Quel personnage, Aaliya Saleh ! Mariée à seize ans, répudiée presque aussitôt, cette Beyrouthine a passé presque toute sa vie au milieu des livres, s'affranchissant ainsi des carcans que voulaient lui imposer sa famille et la société libanaise d'alors. Âgée de 72 ans, elle s'apprête à commencer l'année par son petit rituel de traduction en arabe d'un roman original, "ayant une voix atypique". Elle n'a pas encore arrêté son choix et revient sur son passé, ses lectures, sa famille avec une impertinence et une autodérision réjouissantes: "Moi, j'ai commencé par Crime, le roman qui me convenait.Appelez-moi Boucle d'or."
Beyrouth, où elle habite depuis toujours, est elle aussi un personnage à part entière, qu'elle dépeint avec amour et lucidité:  "Beyrouth est l'Elizabeth Taylor des villes: démentes, magnifique, vulgaire, croulante, vieillissante et toujours en plein drame."51-CMGzbQQL._AC_US218_.jpg
Sans s'attarder sur les années de guerre, qu'elle condense en quelques épisodes révélateurs et réflexions irrévérencieuses, elle émaille ses pensées de références littéraires et philosophiques, n"hésitant pas à interpeller les romanciers: "Chers auteurs contemporains, à cause de vous, je me sens inadaptée, car ma vie n'est pas aussi limpide et concise que vos histoires."
Le processus de la traduction est lui aussi interrogé de manière pour le moins originale.
On entre de plain-pied dans l'univers de cette femme et on passe un  moment formidable en compagnie d'Aalyia et de ses voisines,elles aussi hautes en couleurs,  tout au long de ces 304 pages !

 Les vies de papierde Rabih ALAMEDDINE , traduit de l'anglais par Nicolas RICHARD, Les Escales 2016.

02/09/2017

Mon autopsie

"J'ai toujours eu peur de l'attendrissement.
La sensibilité me semblait une faiblesse qu'il fallait cacher.
J'ai essayé d'être dur. Je crains d'avoir réussi."

C'est à une double autopsie que nous convie Jean-Louis Fournier: celle de son corps (dont il a fait don à la science), qu'il imagine réalisée par une très jolie étudiante ( charmeur jusqu'au bout des os, Jean-Louis), celle de son âme, qu'il se réserve.jean-louis fournier
Quand on est familier de l’œuvre du créateur d'Antivol ou de la Noiraude, on retrouve ici les membres de sa famille évoqués dans ces précédents ouvrages, mais ici l'auteur se livre à une sorte d'examen de conscience sans complaisance et n'hésite pas à nous livrer certains aspects de son caractère ou de son comportement pas forcément sympathiques.
Il n'en reste pas moins que l'humour s'invite régulièrement , souvent en fin de chapitre, et que la fiction de l'autopsie corporelle apporte la distance nécessaire à ce qui aurait pu devenir un exercice trop auto centré. Une nouvelle fois, l'auteur de La servante du seigneur tend les bras métaphoriquement parlant à sa fille qui s'est éloignée de lui. Une œuvre sensible et touchante qui manie l'humour noir avec dextérité.

Mon autopsie, Jean-Louis Fournier,Stock 2017.jean-louis fournier

 

01/09/2017

La rivière

"Nous promenons notre cœur aux mauvais endroits. Je m'en suis avisée au bord de chaque fleuve, et tout particulièrement de l'Oder."

Une femme s'installe "dans un appartement sommairement agencé où [elle]allait poser [sa]vie pour un temps."dans la banlieue de Londres, près d'une rivière.
D'elle, nous ne connaîtrons pas grand chose, ni son nom, ni son âge.Elle semble être dans un entre-deux à la fois temporel et spatial, à la marge de la ville, côtoyant des gens à peine insérés dans la société. Elle arpente la campagne, photographiant à l'aide d'un appareil instantané, suivant les rivières; pérégrinations où lui reviennent parfois des souvenirs, tous liés à des cours d'eau étrangers, en Italie, en Inde , en Israël, dans les pays de l'Est de l'Europe.esther kinsky
Fleuve frontières, fleuves abolissant les frontières entre l'eau douce et la mer," fleuve infusé de morts"(le Gange), elle les décrit avec une extrême précision, empreinte de poésie.
Quelques rencontres fugitives, quelques évocations oniriques , facétieuses ou dramatiques de scènes urbaines ou de nature, apparitions fantasmatiques (le Roi des Corbeaux), créent un climat étrange et fascinant où revivent parfois certaines activités économiques du passé.
Cela donne un texte au rythme lent, à la langue exceptionnelle (bravo au traducteur), qui peut parfois perdre son lecteur, mais qui offrira à qui acceptera de se laisser envoûter une magnifique expérience de lecture.

Merci à Babelio et à Gallimard.

La rivière, Esther Kinsky, traduit de allemand par Olivier Le Lay, Gallimard 2017, 391 pages piquetées de marque-pages.

 

31/08/2017

La maison des Turner

"La maison de Yarrow Street c'était leur mascotte sédentaire, et ses façades délabrées, les armoiries des Turner."

Viola la matriarche des Turner (13 enfants, une flopée de petits enfants et arrière petits-enfants) voit sa santé décliner et l'aîné de ses fils, Charles dit Cha-Cha rassemble la famille pour décider du sort de la maison familiale. Las, nous sommes à Detroit, la crise des subprimes a sévi, la maison ne vaut plus rien mais les avis sont partagés car certains sont très attachés à cette habitation où il sont tous grandi.angela flournoy
Une vingtaine d'années sépare l'aîné des enfants de la petite dernière, Leah,et ce sont surtout à ces deux personnages que va s'attacher le récit .Alternant passé et présent, nous découvrons aussi au passage des épisodes marquants de la vie du patriarche, décédé bien avant la réunion familiale, qui a su quitter sa campagne pour venir s'installer en ville.
De 1944 à 2008, c'est donc la vie, les épreuves, les joies de toute une famille noire que nous découvrons par le biais de personnages attachants qui ont su me séduire même si je ne suis pas une fan absolue de sagas familiales. Un grand plaisir de lecture à ne pas manquer.

La maison des Turner  de  Angela Flournoy , traduit de l’américain par Anne-Laure Tissut, Éditions Les Escales 2017.angela flournoy

30/08/2017

La petite danseuse de quatorze ans

"Sa statuette, qui emprunte aux techniques médicales et aux fabrications d'objets courants est donc aussi et avant tout une immense réflexion sur la puissance de la création et en particulier de la sculpture."

Nous avons tous en tête tous la sculpture de Degas, reproduite à de très nombreux exemplaires .Mais qui connaît l'identité de La petite danseuse de quatorze ans qui posa pour le sculpteur ?
Dans cette enquête, Camille Laurens s'attache à retracer la vie en en apparence "minuscule" de Marie van Goethem et, à travers elle,à brosser le portrait de toutes ces petites filles pour qui la danse représentait plus un moyen de survie ,via l'exploitation éhontée de leurs corps, qu'un art exaltant.
L'auteure s’attache aussi à la manière dont l’œuvre elle-même a été accueillie, de manière très violente au début, avant de connaître une renommée mondiale.camille laurens
Très documentée , tour à tour émouvante et révoltante, cette enquête analyse aussi les relations entre l'artiste, son modèle et la manière dont une œuvre est reçue par le public. Un document passionnant qui se dévore comme un roman.

La petite danseuse de quatorze ans, Camille Laurens, Stock 2017.

camille laurens

29/08/2017

Le coeur battant de nos mères

"Chez elle, la perte était omniprésente, elle avait du mal à voir au-delà, c'était comme essayer de regarder par une fenêtre couverte d'empreintes de doigts. Elle se sentirait toujours prisonnière derrière cette vitre placée entre elle et le monde. Au moins à Ann Arbor, la vitre était plus propre."

à dix-sept ans, Nadia perd sa mère et tombe enceinte du fils du pasteur. La jeune fille, issue d'une communauté noire et religieuse, promise à un bel avenir universitaire, choisit d'avorter.brit benette
Cette décision n,traînera de multiples conséquences, à court mais aussi à long terme.
Comme  un chœur antique,  les femmes du Cénacle, association religieuse de femmes plus anciennes, plus expérimentées, commentent en contrepoint la trajectoire de Nadia, celle de Luke, son ancien amant et celle d' Aubrey, sa meilleure amie.
Le roman ne s'attarde pas outre mesure sur le parcours universitaire de Nadia, mais davantage sur son émancipation, dont il n'est qu'une étape. La jeune femme refuse ainsi de s'impliquer dans toutes ses relations affectives, tant avec des Blancs qu’avec des Noirs. Elle souligne aussi au passage le racisme subtil, qui pourrait presque passer inaperçu, dont sa communauté est victime. Un roman prenant qui propose un point de vue original et rare.


Le coeur battant de nos mères, Brit Bennett, traduit de l’anglais (E-U) par la talentueux Jean Esch, Autrement 2017, 336 pages.