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25/02/2021

Jour de courage...en poche

"Il ne fallait pas être bien malin pour comprendre que depuis quarante minutes, Livio parlait de lui, de sa fragilité, de son impossibilité à trouver sa place, il était visible qu'il avait recherché comment l'homosexualité avait été abordée dans les différentes sociétés au fil des époques, et Arthur avait été le premier à voir venir, à sentir monter en lui une violence qui devenait impossible à contenir."

Qui dans cette classe de lycée avait déjà entendu parler de Magnus Hirschfeld ,ce médecin juif-allemand qui dès le début du XXème siècle avait lutté  en Allemagne pour les droits des homosexuels et avait mis en place un institut étudiant la sexologie ? Personne, peut être même pas la prof d'histoire.
Pourtant, Livio, dix-sept ans, volontaire pour prendre en charge un exposé sur les premiers autodafés nazis, va retracer le parcours exceptionnel de cet homme, une manière pour lui de faire comprendre publiquement ce que même sa meilleure amie se refuse à voir.
Un "passage obligé" dont Brigitte Giraud rend compte au plus près, dans ces 156 pages, retraçant non seulement l'exposé et ses digressions, mais aussi les réactions du public du jeune homme. Le corps de l'adolescent est au centre du dispositif, ce grand corps qui trahit la souffrance de Livio qui peine à trouver sa place non seulement au sein de ses pairs, mais surtout au cœur de sa famille, dont l'histoire familiale repose sur ses fragiles épaules.41BTst5l27L._SX307_BO1,204,203,200_.jpg
Un roman intense qui rappelle que , quelle que soit l'époque, "Là où on brûle des livres, on finit par brûler des hommes", citation de Heinrich Heine que Livio aurait dû écrire dès son introduction, oubli révélateur du véritable objet de son exposé.

24/02/2021

Manger Bambi

"Bambi prend tout, demande plus, et n'avale jamais rien, met tout soigneusement de côté pour maman, qui a besoin de sommeil et de tranquillité. Tandis qu'elle-même a besoin de lucidité, de force et de courage. La haine, c'est bon, elle a déjà ce qu'il faut."

Bambi a tout du faon aux pattes grêles, l'innocence apparente, la jeunesse (elle a seize ans) et  la beauté, mais pas question de jouer les proies. C'est elle qui harponne, sur les sites dédiés aux sugar daddies , ceux qui vont devenir ses proies. Gare à ceux qui pleurnichent et l'énervent ,elle ne supporte pas. Et là, elle peut se déchaîner et devenir complètement guedin. Une Bambi armée d'un Sig Sauer, seul legs paternel, ça peut faire du dégât !
Mais un jour la belle mécanique s'enraye et Bambi va se trouver prise au piège de ses propres mensonges...caroline de mulder
Avec une langue drue, rapeuse, empruntée aux jeunes, Caroline de Mulder brosse le portrait d'une adolescente tour à tour violente,mais douce avec sa mère, qui refuse d'être une victime, qui se ment parfois à elle-même mais sait aussi manipuler les autres. Bambi possède une multitude de facettes et l'autrice sait nous la montrer en pleine transformation, se donnant les apparences d'une pauvre petite fille fragile (qu'elle est aussi parfois), se prenant parfois elle-même à ses propres comédies, ou devenant folle de rage. Une chose est sûre: Bambi ne se laissera pas manger par qui que ce soit sans lutter jusqu'au bout..
La tension règne dans ce texte qui ne cède pourtant jamais au piège du voyeurisme. On est chahuté, bouleversé, et on sort un peu groggy de la lecture de ce roman dévoré d'une seule traite.

Gallimard 2021, 199 pages qui pulsent.

19/02/2021

Un soir au paradis...en poche

"Mais je suis restée quand même là, à réfléchir à ma vie, une vie pleine de beauté et d'amour en définitive. Il me semblait l'avoir traversée comme j’avais traversé le Louvre, en observatrice invisible."

Quels que soit les aléas de la vie que connaissent les héroïnes des nouvelles de Lucia Berlin, quelles que soient les lieux qu'elles habitent, temporairement ou non, elles ne se plaignent jamais et se débrouillent toujours pour  préserver l'essentiel : l'amour, que ce soit celui des hommes (souvent infidèles) et des enfants.lucia berlin
Artistes, stars américaines lors d'un tournage, professeure connaissant de fins de mois difficiles, Lucie Berlin, observe avec empathie et débusque toujours la fêlure des êtres. Vingt-deux textes qui confirment tout le talent de cette nouvelliste qui s’est souvent inspiré de sa vie.

De la même autrice: clic.

15/02/2021

Le fabuleux voyage du carnet des silences

"Souvent avec Monica , il avait l'impression de passer un examen auquel il n'était pas assez préparé."

clare polley

Un carnet avouant la solitude d'un vieil homme excentrique, peintre en vogue au temps du Swinging London et aujourd’hui oublié,  carnet laissé dans le café de Monica va déclencher toute une série d'aventures, de rencontres, de malentendus  et de révélations inattendues.
C'est aussi pour l'autrice l'occasion de nous brosser toute une galerie de personnages allant de l'instagrameuse qui ripoline sa vie de jeune maman au bord de la dépression, à la célibataire frisant la quarantaine , sans oublier bien sûr des amoureux potentiels , cabossés ou non.
Quelques métaphores improbables, quelques traductions hasardeuses (que faire d'une truelle dans un jardin ? ) ont bien failli me faire lâcher l'affaire mais , même si le récit est très programmatique, il se dégage beaucoup de bienveillance de ce roman qui coche toutes les cases de la romance ouverte d'esprit (couples gays à l'appui), sans oublier un chien selon mon cœur. Un bon moment de lecture sans prise de tête.

Merci à l'éditeur et à Babelioclare polley

 

Fleuve éditions 2021, 473 pages

12/02/2021

#Hiver #NetGalleyFrance

"Pas idiot. Idiolecte. Voilà ce qu'il est : un langage que personne d'autre ne parle au monde. il est le dernier locuteur de lui-même."

Invité pour Noël chez sa mère avec qui il entretient des relations distantes, Art n'a rien trouvé de mieux que de louer les services d'une jeune fille d'origine étrangère  rencontrée dans la rue pour jouer le rôle de Charlotte, sa petite amie qui vient de briser leur relation.ali smith
Le roman commence donc sous les auspices d'un ressort de comédie romantique mais va bientôt prendre un tournant plus dramatique quand les jeunes gens vont se rendre compte que la mère d'Art, Sophia, est plutôt confuse et ne s'alimente guère. Art appelle donc à la rescousse Iris, la sœur de sa mère. Voilà trente ans que , séparées par des visions du monde radicalement différentes, les deux femmes  ne se sont pas revues...
Les souvenirs se mêlent au présent, un secret de famille sera révélé, mais pas forcément au principal intéressé dans cette famille qui semble ne pouvoir communiquer que par le truchement de tiers. Un roman qui peut dérouter mais dont les personnages n'en demeurent pas moins attachants.

Traduit de l’anglais par  Laetitia Devaux. grasset 2021

De la même autrice: clic.

11/02/2021

Constellations Eclats de vie

" Prendre en compte la douleur, c'est tenter de répondre à une question posée par le corps On la partage pour trouver une solution , mais nos paroles sont souvent mises en doute."

Un corps féminin , irlandais de surcroît, ce qui n'est pas anodin car ,comme le précise l'autrice "A la fin des années 1980, le catholicisme irlandais ne s'était pas encore délité.", ce qui impliquait encore des maltraitances nombreuses et variées ; un corps qui aura à faire souvent aux médecins, majoritairement encore des hommes, et ce dès le treizième anniversaire de Sinéad Gleeson, voilà l'objet poétique, féministe et charnel de ce recueil de textes.siéad gleeson
De la naissance à la mort , le corps féminin se dit, se vit dans de multiples facettes, se reconquiert face au pouvoir masculin, mais s'écrit aussi dans la transmission de mère en fille. C'est un livre fort, joyeux parfois, qui révèle les traumatismes, les dépasse par la création et si la maladie s'acharne , on peut s'inspirer des créatrices qui elles aussi sont passées par cette expérience pour se sentir plus forte : "Elles m'ont montré qu'il était possible de vivre une vie créative parallèle qui éclipse la vie de patient, l'écartant du centre de la scène. Qu'il était possible d'avoir une maladie sans être la maladie."
Sinéad Gleeson n'en oublie pas pour autant les aspects matériels car "Ce qui est en jeu dans les questions de santé reproductive, c'est l'autonomie et le choix, la possibilité d'agir et d'être entendu. C'est aussi une affaire d'argent, de classe sociale, d'accession et de privilège."
Puisant dans son expérience personnelle, mais aussi dans celle d'autres femmes, l'autrice nous parle à toutes et à chacune et c'est une formidable plaisir que de la lire, j'allais écrire :l'écouter.
Un livre formidable dès la couverture qui reproduit en creux une constellation. Traduit de l'irlandais par Cécile Arnaud, Éditions la table ronde 2021, 292 pages piquetées de marque-pages et qui m'ont touchée au cœur.

09/02/2021

Tu aurais dû t'en aller

"Mais moi, je ne me vois pas. Dans le reflet du salon, il n'y a personne."

En vacances dans les montagnes allemandes où il espère trouver l'inspiration pour écrire la suite d'un film à succès, le narrateur et sa famille n'échappent pas à leurs tensions internes et, de surcroît, sont bientôt englués dans une atmosphère étrange.CVT_Tu-aurais-du-ten-aller_276.jpg
Avec habileté, Daniel Kehlmann  revisite les codes du fantastique et de l'horreur, transformant une maison moderne en un piège où les images , les mots, la géométrie même deviennent trompeurs. Le narrateur, à l'instar de celui du Horlà est-il fou ? Le lecteur en tout cas  a le cœur qui bat en dégustant ces 91 pages.

Actes Sud 2021, traduit de l'allemand par Juliette Aubert

08/02/2021

Age tendre

"[...]; je me suis soudain senti comme arraché à mon vrai monde , placé de force dans un monde sans justesse, sans joliesse et sans joie et ça me semblait extrêmement injuste.
Alors j’ai erré, erré et j'ai trouvé un magasin de peinture.

Age tendre et tête de bois *, ajouteront par automatisme tous ceux qui ont connu les années soixante, et cela conviendrait ma foi fort bien à dépeindre en partie Valentin, astreint à faire son service civique dans les Hauts de France.
Le collégien (il entrera en classe de seconde à l'issue de cette mission) est en effet arcbouté sur un certain nombre de certitudes ,surtout dues à sa méconnaissance de  la vie et de ses fluctuations
et qui le rendent parfois cruel sans qu'il s'en rende bien compte.clémentine beauvais
Son stage dans un centre pour personnes âgées atteintes d’Alzheimer va lui permettre de s'épanouir en découvrant les années 60, minutieusement reconstituées afin de reproduire l'univers qu'ont connu les pensionnaires dans leur jeunesse.
Sa première mission sera de faire venir un sosie de Françoise Hardy afin de satisfaire une pensionnaire persuadée d'avoir gagner un concours dans feu Salut les copains !
C'est le rapport de stage de Valentin "Le rapport ne devra pas dépasser trente pages dactylographiées.[...]

Longueur : 378 pages

(J'ai dépassé.) "

que nous lisons , avec ses maladresses, son humour involontaire et nous découvrons surtout son évolution depuis le langage stéréotypé qu'il s'applique à reproduire , avant de s'en affranchir et de laisser la part belle aux émotions, aux repentirs, aux précisions rétrospectives, aux réflexions sur l'écriture et la fiction.
Clémentine Beauvais fait le choix de ne jamais poser d'étiquettes sur ses personnages , jeunes ou vieux, ne les enferme jamais dans une catégorie( sexuelle, médicale ...)  et ne tombe jamais dans les bons sentiments , même si on sent beaucoup de bienveillance et d'amusement.
Elle choisit de les faire évoluer dans un monde qui pourrait être le notre très bientôt , ou pas,se permet quelques jolies entorses à la réalité (les pensionnaires boivent du champagne) et brosse un portrait plutôt sympathique et poétique de ma région,  tout cela avec beaucoup de fluidité. Bref, c'est une réussite !

Éditions sarbacane

*Nom d'une émission de variétés des années 60 .

04/02/2021

Encabanée

"Incarner la femme au foyer au sein d'une forêt glaciale demeure, pour moi, l'acte le plus féministe que je puisse commettre, car c'est suivre mon instinct de femelle et me dessiner dans la neige et l'encre les étapes de mon affranchissement ."

Quel beau mot que cet Encabanée qui donne son titre au roman ! Évoquant tout à la fois le refuge et la prison, fleurant bon la langue québécoise, il était juste parfait pour ce roman inspiré par le journal intime de l'autrice, enfermée dix jours  dans son petit refuge du Bas-Saint-Laurent à cause d’une vague de froid .
Ici la narratrice , choisit de quitter une vie confortable pour s'acheter une cabane et un terrain à Kamouraska , dans une nature à peine troublée par le bruit de trains. Elle veut mener une vie plus frugale, plus proche de la nature , lire de la poésie et écrire. Il lui faudra aussi s'atteler à l'entretien de son poêle pour faire face à un hiver particulièrement rude. Pas de réseau pour le téléphone portable, tout peut donc devenir dangereux.gabrielle filteau-chiba
J'ai tout aimé dans ce roman, la langue, la démarche et la narration qui fait la part belle au romanesque et au corps ,avec l'irruption d'un intrus qui permettra de satisfaire les désirs charnels de notre narratrice.
Un grand coup de cœur pour ce roman qui peint et défend la nature  canadienne avec brio et nous propose un point de vue féminin et féministe sur une expérience plus  souvent racontée au masculin.

Éditions Le mot et le reste, 108 pages drues.

02/02/2021

Zoomania

 "Au cours des dernières semaines, il m'avait expliqué pourquoi . D’après lui, la plupart des gens étaient incapables de comprendre dans quelle situation désespérée se trouvaient les animaux. Ils étaient trop protégés pour le voir. Trop en sécurité. ils avaient beau connaître les faits et les chiffres , ils ne prenaient pas la mesure de l'ampleur de la dévastation."

La vie des Mc Cloud a été dévastée par une tornade de force 5 ne laissant comme survivants qu'une fratrie de 3 sœurs et un frère. Ne possédant plus rien, Darlène, l'aînée, fait une croix sur ses études à l'université et vend aux médias le récit  de leur tragédie, stigmatisant ainsi leur famille, les marquant du sceau du malheur et de la tristesse.abby geni
Refusant cette situation, Tucker, garçon intransigeant s'enfuit. Il ne reviendra que trois ans plus tard, à la date anniversaire de la tornade, pour libérer de manière dramatique les animaux de laboratoire d'une usine de cosmétiques.
Blessé, pourchassé, il entraîne dans sa cavale, sa plus jeune sœur, Cora, neuf ans,  et entreprend , au fil  de leur périple, de lui expliquer la révélation qu' a été pour lui la tornade et l'engagement radical pour défendre la cause animale qui en a découlé.
Récit tour à tour poignant, haletant , Zoomania sait aussi ménager des moments de pure grâce, comme celui d'un animal incongru évoluant en bord d'océan, ou de tension extrême. Abby Geni manie en virtuose les métaphores et ne présente jamais de manière pathétique ses personnages. Elle peint des scènes hallucinantes ,en n'oblitérant pas leurs aspects dramatiques ou drolatiques, et l'on n'oubliera pas de sitôt l'ultime mission que s'est assigné Tucker.
Un livre palpitant qui fait la part belle à la Nature, sans la présenter de manière angélique, et montre différentes formes de résilience, parfois inattendues.
Un roman puissant qui marque les esprits. Et qui file sur l'étagère des indispensables ,bien sûr.

Traduction Céline Leroy. Actes Sud 2021, 357 pages magistrales.

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