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02/05/2015

L'euphorie des places de marché

"Elle savait d'instinct que tout en lui obéissait, même la coupe de ses costumes, à une loi supérieure du management inscrite de toute éternité dans la grammaire du monde."

Norbert Langlois. se délecte des chroniques boursières alarmistes des déclinologues de la radio. à la tête depuis peu d'une ancienne entreprise familiale, il aimerait procéder à un ajustement ,comprendre se débarrasser d'une secrétaire de direction par trop efficace dans l'art de ne rien faire, art qu'elle pratique avec zèle depuis plus de vingt ans. Les passes d'armes peuvent commencer...christophe carlier
L'opposition entre le trentenaire rigide (ne remettant pas en question les lois du marché)et la secrétaire tire au flanc (maîtrisant sur le bout des doigts tout un panel de stratégies (y compris "un vaste lexique  suffisamment abstrait pour décourager toute curiosité hiérarchique" quand elle a décidé de quitter son travail plus tôt) ), et faisant preuve d'un aplomb admirable, est totalement jubilatoire.
L'écriture, à la fois fluide et élégante, est un pur régal .L'auteur se gausse avec une précision chirurgicale du monde de l'entreprise , maniant ironie et hyperboles avec dextérité. Un plaisir de lecture à s'offrir de toute urgence !

Du même auteur , tout aussi réjouissant : clic !

L'euphorie des places de marché, Christophe Carlier, Pocket 2015, 158 pages juste parfaites.

01/05/2015

Maine...en poche

"Elle n'avait rencontré aucune famille aussi éprise de sa mythologie."

Alice,( la matriarche imperméable aux sentiments, une femme comme on n'aimerait pas en rencontrer pour de vrai), Kathleen, la fille, (ancienne alcoolique reconvertie dans l'élevage des vers de terre), Maggie (la petite fille trop accommodante) et Ann Marie , la belle-fille parfaite, sont réunies pour quelques jours dans la maison de vacances du Maine.courtney sullivan
Si la situation géographique est idéale, la configuration familiale , elle, est pour le moins explosive ! On pouvait craindre le pire, clichés à gogo, situations convenues, mais, roman polyphonique, Maine alterne à chaque chapitre les  points de vue et éclaire sous des angles différents les personnages. Nuancés, ils deviennent tour à tour attachants ou exaspérants , mais diablement humains. Notre opinion varie et nous éloigne de toute forme de caricature.
L'exploration psychologique est passionnante, les révélations se succèdent sans que le rythme fléchisse et l'on ne peut que se demander comment une "gamine" de trente ans peut avoir une telle expérience humaine ! Si ce roman , impossible à lâcher, ne devient pas LE roman de l'été, c'est à n'y rien comprendre !

24/04/2015

Entre les jours...en poche.

"Pendant au moins trente secondes, tout était resté parfaitement calme. Pendant au moins trente secondes, avant que les cris ne retentissent, que leurs vies ne basculent définitivement, le monde était resté parfaitement calme."

Une famille américaine bien sous tous rapports : un père architecte, une mère au foyer, un garçon et une fille qui poursuivent leurs études. Certes, le divorce parental a quelque peu déstabilisé ce microcosme propret mais c'est surtout le renvoi de Chloé de l'université, puis sa disparition sans explication qui vont tout faire chavirer.andrew porter
Roman psychologique, Entre les jours possède un sens du rebondissement et du suspense impeccables. On découvre petit à petit les causes du renvoi de Chloé et surtout on observe, fascinés, comment cette constellation familiale va devoir se réorganiser face à l'impensable. L'auteur se glisse avec aisance dans chacun de ses personnages et son écriture sensible et maîtrisée ne nous permet pas de lâcher ce roman addictif. Une réussite !

23/04/2015

Faillir être flingué...en poche

"Il lui semblait parfois marcher pour dénouer ou atteindre en lui une place vide et douce, éloignée des courants, un apaisement."

Qu'elle s'attaque à bras le corps au roman épique médiéval (Bastard batlle) *ou au récit de science fiction Le dernier monde)* , Céline Minard a le chic pour s'emparer d'un genre et se l’approprier. Dans Faillir être flingué, c'est sur le western qu'elle a jeté son dévolu.
J'en vois d'ici certain(e)s faire la grimace, mais oubliez tous vos préjugés sur ce genre et précipitez-vous sur Faillir être flingué , un roman qu'on ne peut lâcher tant il est à la fois dense, fabuleusement écrit et fertile en rebondissements !céline minard
La romancière y alterne scènes contemplatives, scènes de genres (l'arrivée en chariot, l'attaque de la diligence , le héros solitaire dans la ville en butte à ses ennemis...) pour mieux les dynamiter et leur insuffler fraîcheur et énergie. Elle y observe aussi la sédentarisation de ses personnages ainsi que "la propriété, sa nature et sa circulation problématique". En effet, au gré des aventures, les objets passent de mains en mains, de même qu'amitiés et inimitiés évoluent au fil du temps. Nous sommes en territoire connu, du moins le croyons nous, mais Céline Minard se plaît à nous mener où bon lui semble et c'est tant mieux ! Purement jubilatoire !....,

*lus mais non chroniqués.

 

22/04/2015

Fiançailles

"Mais les désirs se tordent, s'étirent et, dans le réseau de mon esprit, les fils de mon imaginaire s'étaient emmêlés."

Lisese, sur une impulsion, déborde du cadre de son emploi , agent immobilier à Melbourne, et propose des services érotiques tarifés à son seul client , Alexander.chloe hooper
à la veille de quitter l'Australie, la jeune femme accepte de passer un week-end entier avec Alexander qui possède une propriété dans le bush, loin de tout.
Quand deux imaginaires , très différents, se rencontrent dans une vieille demeure à l'atmosphère puissante, l'imagination galope. Tant celle du lecteur, que celle de la narratrice dont nous avons ici le seul point de vue.
L'argent, qui paraissait être le seul objectif de cette relation, Liese est criblée de dettes, cède très vite la place à d'autres motifs plus ambigus, liés au désir et au pouvoir de la fiction.
Chloe Hooper joue avec virtuosité des codes du thriller psychologique et utilise avec bonheur des ressorts narratifs du roman gothique ,ancrés dans un univers à la fois contemporain et hors du temps.

Une petite merveille à  dévorer d'une traite, même si j'ai quelques petits bémols concernn,t les réactions de l'héroïne !

Fiançailles, (The Engagement), Chloe Hooper, traduit de l'australien par  Florence Cabaret, 10/18 2015, 307 pages qu'on ne lâche pas.

17/04/2015

Les joies éphémères de Percy Darling...en poche

"Le milieu, c'est là qu'il y a la garniture, la confiture, la crème anglaise, la farce de la dinde."

"Vieux et sclérosé", pétri de culture classique, Percy Darling, accepte de louer sa grange pour y installer une très huppée école maternelle . S'il y perd un peu de son intimité, il va y gagner au change en acceptant de s'ouvrir davantage aux autres et en laissant davantage libre cours à ses émotions.
C'est non seulement toute la constellation familiale qui va être changée mais aussi la manière de Percy d'envisager le monde.julia glass
Un  bon gros roman familial comme on les aime: un personnage central, ses relations avec ses filles, ses voisins délicieusement croqués, son petit-fils un peu trop parfait , mais aussi l'instituteur gay, le sans- papier sud américain, tout un microcosme finement observé auquel on s'attache immédiatement. On prend beaucoup de plaisir à voir évoluer Percy et on savoure le style précis et riche en métaphores de Julia Glass. Un pur régal !

16/04/2015

Crème anglaise...en poche

"Moi aussi je suis arrivé avec des idées reçues. Je pensais que les anglais étaient différents avant de venir ici."

Brillant élève, issu d'un milieu pauvre et écossais, Struan part à Londres pour s'occuper d'une figure majeure de la scène littéraire anglaise, Phillip Prys. Ce dernier, victime d'un AVC, est devenu un poids mort pour sa famille.Lesté de beaucoup d'illusions, le jeune Struan va débarquer dans une maisonnée bohème qui va lui paraître des plus étranges... cate clanchy
Éducation sentimentale et sociale, Crème anglaise,( Meeting the English en VO est nettement plus parlant), est une sorte de choc des cultures et de réajustement de valeurs. Se déroulant durant l'été caniculaire de 1989, "année où le monde changea, où les murs tombèrent, et où tous les vieux tyrans moururent" ,ce roman raconte aussi la fin d'un tyran domestique et peint ,de manière nuancée et pleine d'un humour souvent vachard cette constellation familiale hors-normes. Un roman savoureux et cent pour cent british.

14/04/2015

L'épuisement

"Lire pour se cultiver, c'est l'horreur. lire pour rassembler son âme dans la perspective d'un nouvel élan, c'est la merveille."

88 pages. 88 pages où j'ai trouvé, quasiment à chaque page une phrase, une pensée que je prenais le temps  de laisser infuser pour faire durer plus longtemps la lecture de ces textes.

christian bobin


La lecture, l'écriture mais aussi l'enfance sont au cœur de ces textes dont l' écriture est un  "miracle de lumière et d'enfance", formule que Christian Bobin applique à Antonin Artaud.

Juste un extrait pour vous donner envie :" Vous achetez beaucoup de livres. Vous ne les finissez pas tous. C'est une infirmité chez vous, une maladie chronique, celle de ne pas finir une lecture, une conversation, un amour. Ce n'est pas nécessairement l'effet de la négligence ou d'un ennui. C'est que parfois, pour une lecture, pour un entretien ou un amour, la fin arrive avant la fin. Et c'est quoi, la fin d'un livre. C'est quand vous avez trouvé la nourriture qu'il vous fallait à ce jour, à cette heure, à cette page. Il y a  mille façons de lire un livre. La mille et unième est de le tenir dans les mains et de regarder son titre, seulement son titre.Une amie qui passe son temps à élever des enfants, qui passe sa vie à nourrir la vie , vous dit un jour : je n'ai guère le temps de lire, trop fatiguée, [...]mais il y a un bien qui me vient des livres, par exemple l'Essai sur la fatigue de Peter Handke, je n'en ai lu que la moitié, je suis lente, je suis d'une lenteur qui me désespère, mais savoir ce titre près de moi comme un animal assoupi, oui, cela me faisait du bien cet été."

 

09/04/2015

Le cadeau...en poche

"Il avait fait son propre malheur tout seul, comme un grand. Comme un grand couillon."

"Maniaco-dépressif de l'argent", alternant dépenses inconsidérées et radineries mesquines, Félicien est loin de se douter du tsunami que va déclencher dans sa vie l'achat d'une paire de bottes hors de prix pour l'anniversaire de son amie Laure.eliane girard
Nous le suivons dans le maelström de sentiments qui vont s'affronter en lui, au gré de ses rencontres, certains le confortant dans son cadeau, d'autres le culpabilisant , voire l'agressant , et transformant ainsi en odyssée l'offrande du cadeau.
Chacun d'entre nous pourra s'identifier à ce Félicien cédant aux sirènes de la société de consommation, cherchant à toutes berzingues comment rattraper cette erreur. Un récit qui file à toute allure, drôle et léger et qu'on aurait aimé un tout petit peu plus grinçant.

07/04/2015

En même temps, toute la terre et tout le ciel...en poche

"C'était quelque chose que je devais à Nao. j'avais envie de lire son journal au rythme de ce qu’elle avait vécu."

Oui, il faut prendre son temps pour savourer et laisser infuser les 596 pages du roman de Ruth Ozeki. se laisser prendre par la magie de ce livre qui alterne les récits de Nao, jeune japonaise victime de harcèlement dans un pays qu'elle ne reconnaît pas comme le sien et Ruth, écrivaine en panne d'inspiration au Canada, sur une île où la nature sauvage a encore droit de cité.
Probablement emporté par le tsunami, un sac en plastique contenant le journal de Nao , des lettres et une vieille montre s'échoue sur la baie de Desolation. Il sera trouvé par Ruth qui se rendra vite compte que les mots de la lycéenne lui sont destinés. S'établit alors entre les deux femmes, entre les deux pays, entre passé et présent, une relation où les mots joueront un rôle essentiel. ruth ozeki
La frontière entre réel et imaginaire devient poreuse mais le lecteur accepte sans broncher qu'un rêve puisse modifier le passé ou qu'un corbeau joue un rôle essentiel tant il est captivé par ce récit à la construction  harmonieuse. On veut savoir ce qu'il advient de chacun des personnages, on partage leurs souffrances, on découvre les situations sous différents points de vue et on finit ce roman en parvenant même à s'intéresser au chat de Schrödinger sans mal de crâne !
Un roman d'une grande richesse et d'une extrême sensibilité qui évoque aussi bien le zen, avec une nonne de cent quatre ans pleine d'empathie et d'humour, les kamikazes, le choc des cultures, l'identité , la tentation du suicide mais sans jamais devenir pesant. On y glane aussi, grâce au mari de Ruth, plein d'infos scientifiques. Bref, on se régale de bout en bout ! un roman constellé de marque-pages ! Et zou sur l'étagère des indispensables !