12/06/2017
Bondrée
"L'été de Lucy in the Sky se serait déroulé dans l'odeur des guimauves, de la lotion Coppertone et du sable chauffé, et personne n'aurait imaginé qu'un été puisse s'interrompre en plein cœur de la canicule."
Qu'une jeune fille meure, la jambe sectionnée dans un piège à ours dans la forêt de Boudary, rebaptisée Bondrée, est d'abord considéré comme un accident. Quand sa meilleure amie décède dans les même circonstances, il n'y a plus de doutes: un tueur rôde dans les bois, peut être bien le fantôme d'un trappeur, amoureux malheureux , suicidé. Le microcosme des estivants, tant américains que canadiens, est en émoi et chacun va s'employer à faire face à la menace.
Roman noir, Bondrée est surtout le roman de l'entre-deux. Entre-deux des langues anglaises et québécoises qui s'entremêlent savoureusement au fil du texte; entre-deux vécu par une des narratrices, Andrée Michaud, à l'orée de l'adolescence, encore habillée comme un garçon et qui admirait les deux victimes, jeunes filles délurées et sures de leur pouvoir sur les hommes.
Andrée observe, avec un humour salvateur, le comportement des adultes, en particulier celui de cette communauté presque entièrement féminine, les hommes ne venant qu'en fin de semaine, communauté à laquelle elle accèdera à la toute fin du roman.
L'atmosphère est lourde, teintée de nostalgie et l'autrice, par son style envoûtant, nous la restitue parfaitement. On entre dans la forêt de Bondrée et on s'y perd avec délices.
Bondrée, Andrée Michaud, Rivages 2016.
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10/06/2017
Ne mords pas la main qui te nourrit...en poche
"Je pense avoir mis en évidence un lien statistique entre le don de soi excessif et la victimologie en rassemblant un échantillon de femmes accomplies, intelligentes et dévouées, qui deviennent la proie de prédateurs sociaux à cause, justement, de leur empathie."
Morgan, trentenaire préparant une thèse en victimologie, rentre à son appartement de Brooklyn et découvre, horrifiée, le cadavre de son fiancé canadien, Bennett. Les coupables?Tout désigne les trois chiens de Morgan, deux pitbulls et une chienne Montagne de Pyrénées.
Rapidement, la jeune femme va découvrir que son amant n'était pas celui qu'il prétendait. Elle va donc mener l'enquête, tout en essayant de sauver ses chiens, dont elle est persuadée qu'ils sont innocents.
Je ne vous cacherai pas que le leitmotiv "Nous en connaissons pas nos proches" aurait plutôt tendance à me faire fuir, tant il est utilisé dans ce type d'ouvrage. Seul le nom de Amy Hempel, nouvelliste chaudement recommandée par Véronique Ovaldé, et le thème des chiens m'a décidée à emprunter ce roman.
Grand bien m'en a pris car une fois en main, je ne l'ai plus lâché !
L’héroïne, Morgan est bien parfois exaspérante de naïveté, il n'en reste pas moins qu'on apprend plein d'informations sur la psychologie et la manière dont les chiens sont traités dans le système judiciaire américain.
L'intrigue est bien ficelée et ce n'est qu'après coup qu'on s'aperçoit de quelques incohérences, mais en attendant le contrat du page turner a été rempli.
à noter, la présence brève, mais très drôle d'un beagle...
06:01 Publié dans le bon plan de fin de semaine, romans étrangers | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : a j rich
09/06/2017
le maître des apparences...en poche
-"Toute ma vie, Tansy, depuis ma petite enfance, les gens que j’aimais ou qui s'occupaient de moi m'ont quitté, largué, ou ont été emportés par la mort. Je veux savoir pourquoi."
Né en Malaisie, sir Edward Feathers, plus connu sous le nom de Filth, avocat international renommé travaillant à Hong Kong , rentre dans la mère patrie avec sa femme Betty, pour profiter de sa retraite.
Tous deux sont des "enfants du Raj", c'est à dire de l'Empire britannique, nés en Asie mais envoyés dès leur plus tendre enfance dans des familles d’accueil, plus ou moins tendres, puis dans des internats pour être éduqués en Angleterre.
Pas question à l'époque de se plaindre de mauvais traitements et encore moins du fait que votre famille vous traite avec une désinvolture frisant l'indifférence coupable.
Entremêlant les époques, Jane Gardam brosse le portrait éclaté d'un homme aux multiples facettes, qui" s 'est fabriqué ce moi acerbe et impeccable"marqué par un événement traumatique qui ne sera explicité qu'à la toute fin du roman.Bien loin d'avoir mené" une longue vie calme et lisse",comme le croient ceux qui le nomment "le Vieux Filth" l'octogénaire a connu une existence pleine de péripéties, digne d'un roman de Kipling, auteur dont l'ombre plane sur ce roman
.Les secrets enfouis, tout comme un collier de perles dont il faut taire l'origine, réapparaissent au détour d'une phrase et éclairent d'une nouveau jour cette vie tout sauf ennuyeuse.
Si Filth n'écrira aucune ligne de ses mémoires, il entreprendra un voyage qui tournera à l’épopée tragi-comique pour renouer avec les témoins d'un passé dont il sent qu'il ne peut faire l'économie.
Un roman à la construction impeccable, au début un peu lent, mais qui captive de bout en bout et se révèle plein d'émotions et de surprises car tout est vu du point de vue d'un personnage atypique.
06:00 Publié dans le bon plan de fin de semaine, romans étrangers | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : jane gardam
08/06/2017
L'été dernier à Syracuse
"Deviner le fragilité d'une femme et s'y intéresser, c'est ma technique."
Un couple d'intellos dans la force de l'âge et un couple plus jeune de leurs connaissance, accompagné de leur très jolie pré-ado partent ensemble en vacances en Italie . Ils termineront leur périple à Syracuse.
Dans leurs valises, ils emmènent qui un manuscrit prétendument à finir, qui bien des interrogations, quelques secrets et surtout beaucoup de névroses. Le soleil, la chaleur, le fait d'être des Américains en voyage en Europe aussi, ajoutés à tous ces non-dits vont former un cocktail détonnant pour le plus grand plaisir du lecteur qui, au fil des narrations alternées de ce roman choral, mesure l'ampleur du drame à venir.
Roman commencé de manière plutôt légère, l'été dernier à Syracuse prend, au fil des pages , une tonalité plus dramatique et, s'il n'évite pas quelques invraisemblances dans la dernière partie, constitue un excellent roman à glisser dans sa valise cet été, quelle que soit notre destination.
L'été dernier à Syracuse, Delia Ephron, Michel Lafon 2017.
06:04 Publié dans romans étrangers | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : delia ephron
06/06/2017
Tous en choeur
"les gros mots, pour lui, c'était un peu comme des lettres en gras ou une enseigne au néon. Son cerveau s'illuminait en réaction à ce stimulus."
La chorale de Bradford est en émoi: leur chef de chœur est souffrante et ne pourra donc les préparer efficacement pour le championnat régional. Les défections s'accumulent , mais heureusement quelques nouvelles recrues vont insuffler, pour le meilleur ou pour le pire, un nouveau souffle au groupe.
Après avoir dépeint le microcosme des mères de familles d'une école primaire dans La reine des abeilles, Gill Horny s'attaque cette fois au microcosme d'une chorale anglaise.
On sent qu'elle a observé avec amusement cette communauté dont elle dépeint allègrement les travers, petits ou grands.
Gill Horny choisit très nettement son camp entre les individus à l'ego inutilement boursouflé, gavé de rêves télévisuels, et ceux, nettement moins glamour, mais riches d'humanité.Un bon moment de lecture, même pour ceux qui comme moi chantent comme une casserole.
06:00 Publié dans romans étrangers | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : gill hornby
05/06/2017
La succession
"Elle était de ces femmes sur lesquelles on sait pouvoir compter et qui n'hésitaient pas à vous remettre dans le droit chemin du bonheur."
Paul Katrakilis a fui sa famille et son destin tout tracé en devenant non pas médecin, comme son père, mais joueur professionnel de cesta punta à Miami.
Ce qui ne l'a pourtant guère égayé. Il traîne une mélancolie languide, dont on ne sait si elle due à une enfance pour le moins particulière ou à son atavisme familial, les Katrakilis ayant une fâcheuse tendance à se suicider.
Le décès de son père l'oblige à rentrer en France, où il va peu à peu remettre ses pas dans ceux de celui qu 'il envisage comme étant "lui aussi reclus dans une forme de solitude, enfermé dans une prison familiale avec des détenus dont il ne parlait pas la langue."
L'espoir ne fait ici que de brèves apparitions, vouées immédiatement à l'échec. La tragédie est en marche et le détachement du personnage principal, s'il empêche tout pathos , ne trompe pas son monde. Un roman qui distille une mélancolie contagieuse.
La succession, Jean-Paul Dubois, Le seuil 2016.
Déniché à la médiathèque.
06:00 Publié dans romans français | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : jean-paul dubois
02/06/2017
Le facteur émotif
"Tourbillonnant comme l'eau
contre le rocher
Le temps fait des boucles"
Bilibo , facteur de profession, s'immisce dans l'échange de correspondance poétique (sous forme de haïkus) qu'entretiennent Gaston Grandpré et Ségolène. En effet, pour meubler sa vie monotone, il a pris l'habitude d'ouvrir , avant de les remettre à leur destinataire, les rares courriers personnels de sa tournée.
Le jour où Grandpré disparaît devant ses yeux, le facteur va endosser son identité et devenir poète...Cette fable poétique, pleine de fraîcheur , je l'ai d'abord lue de manière distanciée, puis je me suis laissée charmer, surtout pour voir comment l'auteur allait sortir son héros du piège qu'il lui avait tendu et...je n'ai pas été déçue: la forme du poème japonais dictant, d'une certaine façon la fin du récit.
06:00 Publié dans le bon plan de fin de semaine, romans étrangers | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : denis thériault
01/06/2017
Manger dans ta main
"La scarification comme butée identitaire. Et ce corps flottant,que l'on ne sent vivre qu'au moment de l'entaille. Elle les comprenait tant. Il fallait que ça saigne, à l'adolescence."
Autant Sandra, jeune psychologue, apparaît dure envers sa mère, autant elle se sent proche des adolescents dont elle s'occupe dans un atelier d'écriture, au sein d'un hôpital parisien accueillant des jeunes atteints de troubles alimentaires.
Ses parents ont pris leur retraite dans leur Portugal natal et on sent d'emblée qu'ils sont marqués par un drame. Pour redonner le sourire à sa femme, le fantasque Daniel offre à Luisa une cochette, promise à une mort certaine, car rejetée par sa mère. D'abord réticente, Luisa va se prendre d'affection pour la jeune truie, Rose, qu'elle engraisse , tout en la traitant en animal de compagnie, tant elle lui apparait intelligente et drôle.
Alternant les chapitres portugais et français, le roman traite d'une relation mère fille perturbée, évoque le thème d'un deuil impossible à faire , celui de la relation à la nourriture, au corps adolescent ou non, mais interroge aussi notre relation à un animal souvent honni ,mais très proche de nous, le cochon.
On sent d'emblée que l'autrice, qui a coécrit en compagnie de la regrettée Maryse Vaillant des ouvrages de psychologie, sait de quoi elle parle, sans pour autant tomber dans l'écueil de la vulgarisation à tout crin. Le propos est nuancé, les personnages proches de nous et nous entrons autant en empathie avec les humains qu'avec l'animal.
Un roman attachant que j'ai pris beaucoup de plaisir à lire et qui nourrit aussi la réflexion sur les thèmes évoqués.
Manger dans ta main, Sophie Carquain, Albin Michel 2017, 311 pages validées par Marie Desplechin.
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06:00 Publié dans romans français | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : sophie carquain, anorexie, rapports mère fille, rapports hommes animaux
31/05/2017
Célibataire longue durée...en poche
"Et si , maintenant que je ne suis plus une femme, je décidais d'en devenir une ? "
Quand une héroïne a la gentillesse de résumer sa situation, on ne va pas se gêner : "Si je récapitule, je viens d'être licenciée, depuis deux ans je suis veuve et seule responsable de mes enfants, sans compter que le grand amour n'a toujours pas frappé à ma porte. Soit je fais une dépression, soit je me dis que je suis à un tournant de ma vie et qu'il va falloir négocier le virage intelligemment." Ajoutons que Vanessa Poulemploi est à l'aube de la cinquantaine, qu'elle a deux amies et un meilleur ami toujours là pour l'aider, ce qui est fort utile quand on est à la fois"grande gueule et fonceuse" et "serpillère, qui s'écrase comme une merde".
Le processus d’identification joue à fond ici dans cette fiction endiablée où, à force de chercher le grand amour, Vanessa finira sans doute par se connaître et identifier ses vrais besoins, ce qui n'est déjà pas si mal. On la suit avec bonheur dans son parcours, émaillé de râteaux mais aussi de rebellions mémorables et jouissives, entre autres un email d'anthologie qui revient façon boomerang dans la face d'un goujat de première catégorie. Car,si parfois elle comate sur son canapé, elle a aussi du punch Vanessa et une façon de retomber sur ses pieds fort réjouissante ! La fin réussit même à déjouer les clichés du genre, ce qui est en soi un petit miracle !
Vous l'aurez compris j'ai pris un énorme plaisir à dévorer d'une traite ce nouveau roman de Véronique Poulain , un anti-grisaille garanti !
06:00 Publié dans le bon plan de fin de semaine, romans français | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : véronique poulain
30/05/2017
Les cuisines du grand Midwest
"Après des dizaines d'années passées loin du Midwest, elle avait oublié que cette générosité déroutante était une manie répandue dans cette région."
Quand un jeune papa, féru de cuisine ,concocte pour sa fille qui vient tout juste de naître des menus sophistiqués pour les cinq premiers mois de sa vie, nul doute que celle-ci ne devienne une gastronome .
Et pourtant, il faudra bien des rebondissements pour que Eva Thorvald, l’adolescente, croqueuse aguerrie de piments ,n'accomplisse son destin.
Roman d'initiation , Les cuisines du grand Midwest utilise le biais de la cuisine, de la plus traditionnelle à la plus pointue, pour nous brosser le portrait d'une jeune femme que la vie n'a pas épargnée mais qui a toujours su faire face.
Si Eva est bien le fil rouge que nous retrouvons tout au long de ce texte, elle n'est pas forcément le personnage principal de chacun de chapitres qui donne alternativement le point de vue d'autres personnes croisées tout au long de sa vie. Ainsi, l'auteur, usant des ellipses, allège son récit tout en lui conservant sa densité. Un magistral chapitre final permet de réunir des éléments ayant joué un rôle dans la destinée d'Eva, mais n'en disons pas plus.
On prend beaucoup de plaisir à lire ce roman qui m'a parfois fait penser aux premiers textes de John Irving.
Entrecoupé de recettes de cuisine, le texte d'une apparente légèreté aborde des sujets graves sans jamais se prendre au sérieux, mais en faisant preuve de bienveillance et en évitant tous les pièges du pathos. Une magnifique réussite !
Les cuisines du grand Midwest, J. Ryan Stradhal, traduit de l’américain par Jean Esch, Editions Rue Fromentin 2017, 342 pages que j'ai quittées à regret.
Cuné m'avait donné envie !
06:00 Publié dans Les livres qui font du bien, romans étrangers | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : j. ryan stradal