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29/08/2014

Le premier été...en poche

"à partir de cet instant, je deviens sale et ignoble, je deviens une personne normale, je bascule du bon côté et je ne me le pardonnerai jamais."

Vider la demeure des grands-parents décédés, c'est aussi pour Catherine l'occasion de se rappeler un été particulier, celui de ses seize ans, d'évoquer un souvenir dont elle a honte. Un souvenir qu'elle n'a jamais partagé, même pas avec sa sœur aînée.
Commencé comme un évocation plutôt classique -la petite sœur qui se sent toujours déplacée par rapport à son  aînée toujours en harmonie avec le monde , avec les autres-le roman prend bientôt une tournure nettement plus sensuelle et plus lourde de sens.anne percin
La description de l'éveil de la sexualité et de la sensualité est décrite d'une manière parfaite, à la fois non édulcorée et respectueuse. On vit cet été-charnière bruissant de chansons et d'insectes, étouffant,  on est surpris par la révélation de la culpabilité possible de l'héroïne, ce qu'elle porte en elle et qui, on le devine à demi-mots, l'empêche d'aller de l'avant. La cruauté qui était de mise pour se faire accepter devient ainsi fardeau...
Un roman sensible et puissant qui confirme tout le talent et la sensibilité d'Anne Percin. à découvrir absolument.

27/08/2014

Morteparole

« …qu’ils n’aimaient pas, au fond, l’expérience somnambule de la lecture, la mort à soi-même, l’égarement dans la voix intérieure des écrivains, surtout, ces furieux de parole, et n’en être que l’écho, l’ombre. Ils révélaient tout jeunes, dès vingt ans, qu’ils allaient tomber dans l’un des vices  puissants du siècle : la crainte panique du livre, le dégoût de ce qu’il montre. »

Giovan, anarchiste par nature, regimbe mais assiste à ce qu’il croit être une cérémonie destinée à célébrer son ami d’enfance, Paul, l’amoureux des mots. Las, devant la parole figée, aigrie, qui se donne à entendre, Giovan replonge dans leur passé commun d’enfants d’origine modeste, à la campagne, relançant ses réflexions au gré des mots que parvient à lui glisser Paul. Nostalgie d’une époque où les accents chantaient, où les mots se donnaient à voir et vibraient. jean védrines
Que sont-ils devenus ces amis, qu’est devenue leur relation aux mots ? Dans une langue riche et précise Jean Védrines célèbre le pouvoir des mots et fustige ceux qui les figent et leur dénie tout pouvoir. Un régal !

Morteparole, Jean Védrines, Fayard 2014.

Lu dans le cadre de On vous lit tout! Merci à Libfly !

25/08/2014

Parle-moi du sous-sol

"Personne n'admettait jamais que la moitié de sa vie lui était insupportable, personne en m'avait prévenue. Jusqu'à la nausée, on nous avait rabâché de faire les choses sérieusement sans se prendre au sérieux, principe de réalité inculqué dans l'espoir de nous épargner une existence tragique, par exemple celle de Charlotte qui souffrait pour trois."

La narratrice, sur- diplômée en histoire de l'art, enchaîne les petits boulots tout en essayant de terminer sa thèse. Embauchée pour un CDD au sous-sol d'un grand magasin parisien, sa maîtrise de la caisse la fait bientôt remarquer. Des jours meilleurs- ou pires- se profileraient-ils à l'horizon ? 
La narratrice analyse avec lucidité le microcosme du grand magasin, sorte de fourmilière  clotilde coquetreprésentative de la société extérieure dont elle est, pour l'instant exclue, reléguée au sous-sol.
Elle pointe la "communauté factice et contrainte" des autres employés, la morgue des clientes aisées qui livrent d’elles-mêmes plus qu’elles ne voudraient le croire ,que ce soit par le contenu de leurs sacs, leurs bavardages entre elles où leur comportement car "Pour elles, nous étions quantité négligeable, inoffensives, nées pour nous taire, sûres de ne jamais croiser leur chemin ailleurs, à la lumière." Une forme de violence sourde aussi par l’empreinte du magasin s'exerçant sur la narratrice qui utilise involontairement sa voix sur-aimable de caissière dans sa vie quotidienne.
Elle dit aussi l’embarras des parents devant cette situation hors-normes où le mécanisme d'ascension sociale s'est bloqué.
La fatigue, le découragement sont palpables dans ce roman, sorte de Bonheur des dames inversé. Mais toujours la narratrice conserve son acuité et se demande où se trouve la frontière entre ses aspirations légitimes , ses compétences et le côté scandaleux de sa condition.  Parviendra-t-elle à la franchir ? Un roman coup de poing, coup de cœur . Une belle entrée en littérature !

Parle-moi du sous-sol, Clotilde Coquet, Fayard 2014, 215 pages piquetées de marque-pages.

 

 

 

23/08/2014

On ne voyait que le bonheur

"On pense à notre place.On ne doit pas se plaindre.ça ne fait pas de jolies vies, tout ça."

Scandée par les chiffres,les évaluations, telle est la vie d’Antoine, expert auprès des assurances."Plusieurs fois grisé à l'idée de changer la vie des autres.", il se rend néanmoins compte, un soir, que sa lâcheté atavique l'empêche de briser les règles intransigeantes de son emploi qui font fi des sentiments, des émotions . Son bilan familial n'est pas plus brillant d'ailleurs.grégoire delacourt
Une prise de conscience douloureuse et tragique qui l'entraînera du Nord de la France à la côte ouest du Mexique avec l'espoir de peut être se reconstruire sur d'autres valeurs.
Itinéraire d'un homme blessé dès l'enfance, On ne voyait que le bonheur est un roman tendre et cruel qui prend son temps pour mettre en place ses personnages, pour lesquels on ressent beaucoup d’empathie de la part de l'auteur. Livre qui fait du bien, on lui pardonnera quelques facilités narratives pour ne retenir qu'une douceur, une bienveillance fort bienvenues et de très jolis portraits .

On ne voyait que le bonheur, Grégoire Delacourt, JC Lattès 2014, 362 pages qui se tournent toutes seules.

Des avis encore plus enthousiastes: Laure et Leiloona

22/08/2014

Une vie à soi

« Tu m’as tant habitée et l’on n’écrit que sur ce qui nous obsède. »

Un soir d’automne 2011, Laurence Tardieu découvre l’œuvre de la photographe Diane Arbus. Une « violente implosion » salvatrice  et inattendue quelle va physiquement ressentir et qui va lui donner l’envie de découvrir tout à la fois l’œuvre et la vie de cette artiste atypique.
Par-delà les années, les parcours de la romancière et de la photographe s’entrelacent, toutes deux ayant connu le même parcours de « chute sociale ».laurence tardieu
Au fur et à mesure, sous formes de rêves ou de réflexions des portes semblent s’ouvrir en Laurence Tardieu. Retour sur l’enfance corsetée, sur la relation à sa famille, à l’écriture, à la précarité dans laquelle son choix de vie (l’écriture) l’entraîne et qui la place hors des cases administratives.
Les époques s’interpénètrent, les frontières deviennent floues tandis que Laurence creuse en elle, pour exhumer la vulnérabilité, la honte, et progresse vers la lumière grâce à Diane. Un texte parfois éprouvant tant il est chargé d’émotions. Un livre qui résonne longtemps en soi après la lecture. Un coup de cœur et un coup au cœur .

Une vie à soi, Laurence Tardieu, Flammarion 2014.

Un énorme merci à Clara !

les billets tout aussi enthousiastes de Mirontaine, Leiloona.

21/08/2014

Dans les yeux des autres

"Elle sent en elle les milliers de feuilles de livres lues et déposées en elle comme un terreau, comme un engrais."


Anna relit ses carnets, revit ses amours et ses désillusions. N'ayant écrit qu'un seul roman, elle a quitté la scène littéraire et ses petits maîtres (dont l'auteure brosse un portrait vachard) et , ce qui faisait sa vie vingt ans auparavant: l'engagement politique .geneviève brisac,soeurs
Démunie, elle loge chez sa sœur Molly qui, même "cabossée" ,continue à militer ,mais par le biais son travail de médecin dans un dispensaire. Entre elles, une relation complexe, des hommes, mais surtout une mère excentrique qui essaie toujours de tirer la couverture à elle, d'attirer l'attention: Méline.
Portrait d'une génération aventurière et pleine de vie, Dans les yeux des autres fait la part belle à l'idéal, l'humour, le tout saupoudré d'un soupçon de mélancolie. On retrouve ici  avec plaisir l'écriture ample et belle de Geneviève Brisac , qui , par son sens de l'observation, comme les romancières anglaises , sait être au plus près du quotidien : "Une urgence vous prend d'être à la maison, de sentir l'odeur de renfermé de la maison, d’ouvrir les fenêtres et le courrier : de désengourdir l'air. On voit certaines personnes qui, des dizaines de kilomètres avant la gare d'arrivée, rangent leurs affaires, remettent leurs vestes, sortent le ticket du métro qui les ramènera chez elles."Nulle mièvrerie dans sa description des rapports humains mais une réelle empathie qui n'exclut pas le regard critique. Un bilan de vie salé-sucré mais un roman enthousiasmant !

Dans les yeux des autres, Geneviève Brisac, Editions de l'Olivier 306 pages constellées de marque-pages.

 

20/08/2014

Rester sage...en poche !

"La vie se termine souvent là où les statistiques commencent."

Martin Leroy a tout perdu en quelques semaines: sa femme, leurs amis communs, son emploi. Cette "accumulation de revers" va le décider à se rendre chez son ancien patron car "Il est prêt à tout pour remettre sa vie dans le bon sens".  Gare !arnaud dudek
En chemin, il croisera toute une galerie de personnages et surtout son ami d'enfance , l'occasion de faire revivre un passé à la fois douloureux et cocasse et de reconstituer une amitié en pointillés.
On flirte avec la mélancolie mais l'humour pince sans rire d'Arnaud Dudek rattrape à chaque fois le récit qui pourrait sombrer dans l'apitoiement : "Difficile de rester poli dans ces circonstances. face au premier macchabée de leur existence d'être humain, peu d'individus parviennent à garder leur flegme, à ponctuer cette scène d'un what the hell , à prononcer un saperlipopette, . à moins d'avoir du sang anglais. Et encore." Les deux amis n'ont rien d'héroïque ou d'extraordinaire mais c'est justement ça qui nous touche et fait qu'on dévore ce roman d'une traite , avant de le relire afin de mieux savourer son charme. C'est un exercice périlleux que de choisir des personnages en apparence ordinaires sans pour autant ennuyer le lecteur et Arnaud Dudek réussit son pari haut la main !
L'auteur s'est créé un univers à la fois subtilement poétique et plein d'humour ,qui transfigure le quotidien et le rend presque séduisant. De quoi voir la vie non pas en rose mais au moins en couleurs !

La survivance...en poche !

On s'est trouvés pris dans un bombardement de réalité."

Parce qu'ils n'étaient pas faits pour amasser de l'argent, Sils et Jenny, la soixantaine sonnée, sont expulsés de leur librairie. Avec beaucoup de livres et peu d'objets, en compagnie d'une ânesse et d'une chienne, ils vont trouver refuge dans une vieille maison, isolée et dépourvue de confort,  plantée en pleine montagne vosgienne. Là, peut être réussiront-ils à mener à son terme une expérience de vie qu'ils avaient tentée au même endroit quarante ans plus tôt.Claudie Hunzinger
Ce roman tient peu de la robinsonnade, même si la nécessité de trouver de quoi survivre dans un territoire situé loin des hommes est présente. Mais il ne s'agit pas du tout ici de soumettre la nature , mais bien plutôt de s'y glisser pour mieux s'y accorder. D'où de magnifiques descriptions des hôtes sauvages qui vivent à côté d'eux par Jenny. Sils, quant à lui, fait plutôt la part belle aux livres qu'il fait dialoguer avec l'endroit où ils vivent.
Rien dans les conditions de vie n'est ici idéalisé et Jenny le souligne bien quand elle déclare: "Il y avait de la terreur,  mais aussi de la force, une énergie qui se transfusait en nous. nos corps étaient en première ligne, tympans, pupilles, narines, gosier, poumons, muscles, ossature, ligaments, articulations, peau: tout. Jamais je n'aurais imaginé qu'à presque soixante ans, nous serions obligés de recommencer à vivre violemment."
C'est à une expérience tout à la fois de renoncements et de reconquêtes que nous convie ici Claudie Hunzinger avec une langue superbe et drue. Et zou sur l'étagère des indispensables !

Le garçon incassable...en poche

"Mais le chagrin, Henri, où le mets-tu ? Tes yeux ne pleurent jamais. la tristesse semble ricocher sur toi. Je sais qu'elle entre pourtant, filtrée par ta vision du monde. Alors, dans quel recoin de toi-même l'enfermes-tu ? "

Enquêtant sur Buster Keaton, la narratrice se prend à évoquer son frère "différent", Henri. Nombreux sont les points communs entre les deux hommes, se situant toujours un peu à côté des autres et ayant une relation particulière à leur corps. Le garçon incassable, c'est d'abord Keaton, qui , dès l'enfance, fut réifié par ses parents, jeté comme un objet raide et sans réaction pour un numéro de music-hall qui séduisait les foules. Cette capacité corporelle étonnante s'accompagnait aussi d'un visage impassible qui devint bientôt la marque de fabrique de son personnage.florence seyvos
Mais c'est aussi Henri, dont la vie " se déroulera dans un éternel état intermédiaire. Un état où les éclats de joie sont de plus en plus rares."et qui, parfois "est comme un objet  habité par une force que seule l'ouverture de la porte peut libérer."
Leurs relations aux autres, le regard que les autres portent sur le comique burlesque et sur l'enfant handicapé sont  évoqués avec beaucoup d'empathie et de délicatesse.
Deux portraits qui se font écho,  portés par une écriture sensible et sans pathos. Un roman qu'il faut prendre le temps de laisser infuser, pour mieux s'en imprégner.

19/08/2014

Rien de personnel

« Un immense mensonge qui avait été sa seule option, même s’il l’avait isolée et n’avait jamais cessé de la perturber. »

Quand elle propose à son éditeur et ami de rédiger la biographie de Vera Miller, comédienne peu encline à s’épancher mais qui a marqué le cinéma et connaît encore le succès sur les planches, Elsa ne lui révèle pas que cette femme est sa mère. Une mère qui l’a abandonnée à son père et ne l’a rencontrée que de loin en loin avant que tout contact ne soit rompu.agathe hochberg
Menant son enquête, la biographe va petit à petit prendre possession de son histoire familiale et, tout en cernant le caractère complexe de Véra, découvrir « des aspects de sa propre personnalité qu’elle aurait préféré continuer à ignorer ».Souvent en porte à faux par rapport à ses découvertes, « Un détail odieux pour la fille de la comédienne ; inespéré pour sa biographe. », Elsa doit aussi faire face à sa propre fille, tout juste entrée dans l’adolescence avec une belle énergie.
On suit avec intensité cette quête nuancée qui nous offre deux superbes portraits de femmes à des âges différents. Agathe Hochberg explore avec empathie les liens mère/fille et nous propose un récit évitant clichés et « happy end »conventionnel. Une belle analyse aussi de la relation à la notoriété.

Lu dans le cadre du Prix confidentielles (clic).

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